25.02.2010
Le Centre de Musicothérapie de Tissa
Le Centre de Musicothérapie de Tissa
Le centre de musicothérapie de Tissa en voie d'achèvement
Les Haddarates d'Essaouira
Juste derrière le future Centre de Musicothérapie de Tissa,une magnifique forêt de thuya où on reconnait au loin,le djebel Hadid, la montagne sacrée et le centre de rayonnement spirituel des Regraga
Vocation psychothérapeutes
Le Centre de Musicothérapie de Tissa met en œuvre les trois principaux atouts d'Essaouira et sa région :
I. Essaouira comme « port de transe ».
II. Essaouira comme ville d'art
III. Essaouira dispose des plus beaux sites du Maroc.

Ø Le port de transe
Le centre va faire appelle à la thérapie par la transe. Ce qui veut dire qu'il va faire appel à la musicothérapie des confréries de l'extase et de la transe. Un riche patrimoine dont regorge la ville : les Gnaoua, les Hamadcha, les Aïssaoua, les Ghazaoua, les Haddarates etc. Des nuits bleues seront organisées au centre à base de ce riche patrimoine. Ainsi que des tables rondes et des colloques sur la transe et la musicothérapie. Ce qui permettra par la suite l'organisation d'un festival sur la transe qui animera toute les places de la ville par des nuits de la transe. Lequel festival sera accompagné de tables rondes et de publications sur la question. Comme on le voit le centre serait un pôle de rayonnement culturel visant principalement l'animation permanente de la ville : sans animation permanente l'activité touristique ne peut être viable.
Ø Essaouira, ville d'Art
Essaouira est reconnue maintenant sur le plan international comme ville d'Art. Orson Welles y avait tourné son célèbre Othello pour lequel il avait reçu la palme d'or au début des années cinquante. Jimmy Hendrix a séjourné à Diabet pendant la période Hippie à la fin des années soixante. Georges Lapassade , spécialiste de la transe a consacré deux livres à la ville et sa région : « Regards sur Essaouira » et « d'un marabout l'autre », pour lequel il a été félicité personnellement par S.M .le Roi Mohamed VI. Et depuis le début des années 1980, la ville a connu l'éclosion de talents aussi bien dans le domaine de la peinture, de la sculpture que du design, aussi bien parmi les artisans que parmi les artistes autodidactes de la ville et de sa région. L'art fait aussi partie de la psychothérapie, aussi des ateliers d'art plastique seront organisés au centre ainsi que des tables rondes sur le rapport entre art et psychothérapie. De telles activités peuvent être transposées également au cœur de la cité des alizés pour contribuer à son animation permanente.
Ø Les beaux sites d'Essaouira et sa région
Avec ses îles purpuraires au passé lointain, ses magnifiques rivages et son arrière pays, Essaouira dispose d'un patrimoine écologique exceptionnel, propice à ce qu'on pourrait appeler « la thérapie par la nature » : le centre compte organiser des « ballades » en vue de découvrir la beauté de la région et de retrouver des énergies nouvelles au contacte avec la nature. Des excursions seront ainsi organisées pour visiter les îles de Mogador, pour se rendre à Sidi Kawki via Cap Sim, pour visiter la sucrerie saâdienne, pour accompagner les Regraga durant quelques étapes lors du printemps etc. On peut escalader le mont Amsiten ou le Djebel Hadid et ainsi de suite.

S'agissant de musicothérapie, l'activité principale du centre, voici le dossier préparé à ce sujet par Abdelkader Mana, écrivain d'Essaouira.
Musicothérapie et guérison par la transe
Pour la psychanalyse l'origine de la maladie est endogène : « Ce sont les processus psychiques inconscients ». Pour le thérapeute traditionnel : l'origine du « mal » est exogène ; l'individu est « frappé » par une entité surnaturelle malfaisante ; la possession n'est donc pas le symptôme d'un état morbide. Ces deux modes d'interprétations impliquent deux attitudes : l'Occident rejette le « malade », le Maghreb accepte le « possédé ». Ces deux modes d'interprétations impliquent également deux modes de traitement : l'un vise à « expulser l'intrus », l'autre à mettre en évidence le traumatisme responsable mais oublié. Au Maghreb la thérapie est essentiellement à base de musique, c'est-à-dire de musicothérapie, que ce soit dans les rites de possession d'origine africaine ou dans les confréries de l'extase. Le maâlam Gnaoui est un initié qui connaît les devises musicales, leur ordre de succession et leur efficacité selon le tempérament des malades qui tombent en transe.
Dans le marché de la psychothérapie au Maroc, le psychiatre s'entourant de la légitimité du savoir positiviste et du pouvoir institutionnel se trouve confronté à la « concurrence » de la légitimité charismatique (Baraka) des zaouia et des marabouts. : la plupart des malades préfèrent encore, les nuits bleues de la transe, les khaloua au sein des grottes et au sommet des montagnes ; au divan du psychanalyste et à l'enfermement psychiatrique.
Transe juvénile
Dans la croyance populaire, toute maladie est due à une entité surnaturelle malfaisante qui s'introduit dans le corps : le possédé est le « cheval » de l'esprit possesseur (melk). Dans ce cas, on recourt soit à la musicothérapie du groupe et c'est une « transe de possession », soit aux soins de l'exorciste pour expulser l'intrus et c'est une « crise de possession ». La « transe de possession », est induite par les mlouk qui sont sacrés, par contagion ou par imitation au cours de la séance à laquelle le possédé assiste. Par contre la « crise de possession ».résulte des « esprits impurs » qu'il faut expulser par un exorcisme.
La captation de ces effluves bienveillants a besoin d'une théâtralisation rituelle accompagnée de musique pour faire « monter » le « saken »sriî (séance d'exorcisme) pour expulser l'intrus. (l'habitant surnaturel). On n'intervient pas lorsque quelqu'un est saisi de transe ; il faut aller jusqu'au bout ; au bout de quoi ? Au bout de la crise, au bout des nœuds qui sclérosent le corps et l'esprit. Cette forme de conscience altérée et frappée de mutisme ; la parole lui revient lorsque les instruments de musique se taisent.
On appelle « sriî », l'opération par laquelle les spécialistes qui manient les « autres gens » expulsent le djinn qui « habite » l'individu. Cette expulsion se fait par la négociation qui est, en fait, une cure par la parole et par la flagellation. D'ailleurs, l'une des acceptions du mot Sriîbattre », « vaincre » quelqu'un, ici, ce quelqu'un est le jinn possesseur qui s'exprime par la bouche du possédé. La flagellation a pour fonction de provoquer la détente en libérant les tensions (en les « dénouant » dirait le magicien). signifie «
Deux conditions sont nécessaires et suffisantes au déclenchement de la crise de possession : la rencontre de la nya et du horm. La nya est un concept à double signification ; c'est à la fois l'intention de guérir et la croyance en l'efficacité du « bricolage mythologique ». La nya vaut l'acte : comme pour Spinoza « la pensée de Dieu, c'est déjà Dieu », pour la thérapie traditionnelle :
« Croire qu'on est guéri, est déjà la guérison
Musicothérapie et guérison par l'extase
Le Dhikr est un ensemble d'invocations, de versets coraniques, de demande de pardon, de Noms divins, de prières sur le Prophète... Ce Dhik , du nom d' Allah doit se dire avec la présence du cœur jusqu'à ce qu'à ce que seul le sens du mot demeure . La durée de l'expérience se mesure par le nombre de répétitions. Le calcul se fait à l'aide des grains d'un chapelet (Subha).C'est la mention incessante de Dieu, l'oubli de tout ce qui n'est pas Dieu : « Remémores - toi (udhkur) ton Seigneur quand tu auras oublié. » . C'est sur ce texte coranique et quelques autres semblables qu'est fondée la justification du Dhikr, terme habituel de mystique musulmane qui signifie tout à la fois le souvenir (de Dieu), et la mention faite du souvenir.
Les réunions du Dhikr constituent une dimension essentielle de la Tariqa(voie soufie). La plupart des soufis en font la « voie d'accès » la plus sûre. Il existe deux traditions, celle du Dhikr solitaire, et celle du Dhikr collectif. Tout dépend du stade de l'initiation atteint. Le Dhikr pratiqué en solitaire sera, de préférence reservé à qui a déjà fait des progrès dans la « voie », ça sera « Dhikr al Khassa »( des élites). Les débutants, et surtout ceux qui sont incapables d'aller au-delà de « l'écorce extérieur », devront se contenter du Dhikr collectif.
L'Imam Al Ghazâli nous dit que le Dhikr a trois écorces qui vont se rapprocher du noyau : l'écorce extérieure n'est que le Dhikr de la langue. Or il en est deux autres : le Dhikr du cœur et le Dhikr de l'intime(Sirr). Selon Ibn Âta' Allah « le Dhikr est un feu. S'il entre dans une demeure, il dit : c'est moi, non un autre ! S'il y trouve du bois, il le brûle, s'il y trouve des ténèbres, il les change en lumière ; s'il y trouve de la lumière, il y met lumière sur lumière ».
Le soufisme plonge ses racines dans le Coran, riche en allégories qui nourrissent la méditation silencieuse des soufis. Parmi les sourates qui jouèrent un rôle privilégié dans la méditation soufie, la « sourate de la lumière » est l'une des plus importantes et les plus belles :
Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre pareil à un astre étincelant qui s'allume grâce à un arbre béni : un olivier qui n'est ni de l'Orient ni de l'Occident et dont l'huile brillerait sans qu'un feu la touche, ou peu s'en faut.
Lumière sur lumière. Dieu dirige vers la lumière qui il veut. Il propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît parfaitement toute chose.
Le thème de la lumière est une des constantes de l'enseignement soufi, comme du Coran. C'est elle qui pénètre dans les cœurs qui s'ouvrent à Dieu. Elle se présente chaque fois comme une force spirituelle, un appel à la vie intérieur.
Les effets du Dhikr :
La pratique du Dhikr peut provoquer chez le disciple certains états spirituels. Ces états sont liés au fait que notre cœur a perdu l'habitude de la lumière divine. Il est comme une chambre sombre, entourée d'une couche de rouille qui l'isole de cette lumière. Il suffit que la rouille se détache en un seul endroit, grâce au patient travail de polissage effectué par le Dhikr , pour que la lumière divine envahisse le cœur, submergeant tout sur son passage. Lorsqu'elle survient, la chambre du cœur tout entière s'illumine soudainement, et le disciple ressent une intense saveur, qui peut parfois provoquer chez lui des réactions corporelles comme des cris, des pleurs, des rires, ou de brusques mouvements des membres. L'origine de ces phénomènes est réellement divine, et donc lumineuse.
En tant que moyen d'accès à la présence divine, la pratique du dhikr est donc tout à fait centrale dans la Voie. A un disciple qui l'interrogeait, Sidi Hamza répondit un jour en montrant son chapelet : « il en a qui cherchent des mystères, mais en réalité, tout est là ». L'homme heureux dans ce monde est celui qui est orienté vers Dieu et qui invoque Dieu. Le Dhakir(l'invocateur), est heureux, car tout ce qui lui arrive est dicté par Dieu. Tout ce qu'il fait, il le fait au nom de Dieu. Et Dieu ne fait que le bien.
Pour les soûfis , les séances de hadhra, doivent déclencher l'extase , rapprochant ainsi le cœur de l'homme de son Dieu.L'état d'extase, qui a lieu au cours de la cérémonie de la hadhra, qui signifie « présence divine ». L''état où l'homme est relié à Dieu. L'extase, c'est aussi l'audition des cœurs. Dieu très Haut a dit : « Certes, ce ne sont point les yeux qui sont aveugles, mais aveugles sont leurs cœurs dans leur poitrine... »
Le fait à retenir, c'est que le procédé principal de mise en extase reste le chant d'une psalmodie à vocabulaire coranique. C'est du Coran, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son origine et son développement. Le mysticisme islamique y a puisé ses caractères distinctifs : récitations en commun et à voix haute (dhikr, raf' al sawt), institution de séances religieuses de récollection (majâlis al dhikr), des thèmes de méditations apparentés, en prose et en vers, se trouvent récités.De bonne heure, ces séances évoluèrent vers le type du « concert spirituel » ou « oratorio »(samâ') : développant la partie « affections » de la méditation collective. Issu du désire légitime d'entrer en rapport « liturgique » avec Dieu, de revivre, grâce à une psalmodie collective et solennelle, le dialogue indirect de l'ange avec Dieu, écouté et obéi, avec une ferveur muette par l'âme consentante du Prophète - « le concert spirituel » n'était pas sans périls. Les maîtres en mystique l'avaient dit et redit : la maîtrise de soi d'une âme humble y était la condition requise, pour attirer la grâce et faire entrer l'âme en extase(wajd).
Le raqs, danse extatique de jubilation : on connaît la danse circulaire des Mevlévis , au son du nay, considéré comme une imitation des rotations planétaires. Il y a aussi le tamzîq « déchirement des vêtements » par l'extatique, pendant sa transe(voir les Aïssaoua de Meknès)
Le wajd soufi est à la fois l'extatique pris par Dieu et « cet instant hors du temps », ce « choc mental » qui tire l'âme hors d'elle - même et hors de la durée, pour se retrouver « perdue » en une présence suprême.
Parole d'Al - Nûri : « l'extase est une flamme qui naît dans l'intime de l'être ; elle s'élance d'un désir passionné, et quand elle survient, les membres corporels sont agités de joie ou de peine. »
Un autre soufi a dit : « l'extase est comme un message de la Vérité suprême, annonçant cette belle nouvelle : la montée vers la station de la vision de Dieu. »
La personnalité du soufi et comme possédée et volatilisée par Dieu. Le « choc mental » devient expérience d'une présence de Dieu nous dit Ghazali :
« Les états d'extase divine, c'est Dieu qui les provoque tout entiers. L'extase, c'est une incitation, puis un regard qui croît et flambe dans les consciences. Lorsque Dieu vient l'habiter ainsi, la conscience double d'acuité. C'est un état modifié de conscience. Une transe. La conscience se tourne alors vers une Face dont le regard la ravit à tout autre spectacle.
L'extase est un effet de la présence de Dieu. Mais l'âme au terme de son ascension mystique, peut ne plus avoir besoin de ces effets extérieurs de ravissement. Sa capacité d'amour s'est suffisamment agrandie, et maintenant
« la ferveur tout entière n'est plus que paix et amour suave. »
En Islam, le thème servant à exposer l'expérience mystique, c'est le cadre de l'ascension Nocturne :
« On sait, écrit Massignon, le rôle central de cette « extase » où Mohammed crut être transporté de la Mekke, d'abord sur l'emplacement du Temple(détruit)de Jérusalem, puis, de là, jusqu'au seuil de l'inaccessible Cité Sainte, où la gloire de Dieu réside. Cette visite, en esprit, de Mohammed à Jérusalem, est mentionnée en ces termes par la passion du Hallaj :
« Celui qui cherche Dieu à la lumière de la foi est comme celui qui guette le soleil à la lumière des étoiles »
"O Nuit, que tu te prolonges ou que tu t'abrèges, ce m'est un devoir que te veiller. » s'est écrié un jour Shoshtarî, le maître des chantres du Samaâ.
« La descente de Dieu ici - bas, chaque Nuit, pour réconforter les âmes ferventes », ce hadith est pour les mystiques, un symbole de la grâce. Dans son « Diwan », Hallaj écrit :
« L'aurore que j'aime se lève la nuit, resplendissante, et n'aura pas de couchant ».
La « Laylat el Hajr » de Hallaj paraissant viser la nuit de l'esprit, sous d'autres symboles : l'oiseau aux ailes coupées, le papillon qui se brûle, le cœur enivré de douleur, qui reçoit.
Le corps humain recèle, en son intérieur central, un morceau de chair(Mudgha), siège durant la vie d'un mouvement oscillatoire (taqlib, d'où le nom qalb), point d'impact des évènements spirituels. Le musulman retient la signification spirituelle du « cœur »., qui est dit le Coran le lieu du secret Divin. Ce secret des cœurs, commentent les mystiques, où seule pénètre la présence du Seigneur.
Essaouira, vendredi 15 mai 2009
Abdelkader MANA
Anthropologue
Transe et d'extase
« Nous sommes des esclaves à la peau fraîchement marquée.
Soyez témoins de ces marques, elles ne s'effaceront jamais »
Chant Gnaoui
Boujamaâ Lakhdar, père spirituel de la communauté artistique locale et ancien conservateur du Musée d'Essaouira, écrivait : « La culture Souirie s'enracine profondément en Afrique où elle a toujours puisé ses ressources et ses nouvelles énergies créatives. Les artistes de notre ville sont d'abord des Africains. Ils sont plus influencés par tout ce qui est Afrique noire, du Soudan au Sahara, que par les autres civilisations. »
Les Ganga
Grâce à leur tradition familiale, beaucoup de Ganga ont gardé le souvenir de l'arrivée de leurs ancêtres avec les caravanes du Sahara. Haj Blal, qui habite la maison de la vallée, non loin de Smimou, se souvient aussi que son père était venu de Sous, de chez les Aït Baâmrane. Il prétend qu'on peut encore voir aujourd'hui l'endroit à Sidi Hmad ou Moussa où l'on vendait les esclaves.
Les populations noires de la région sont venues en deux vagues. D'abord, pour travailler dans les sucreries saâdiennes, à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle. Ces anciens esclaves noirs se sont intégrés progressivement à la société berbère où on les appelle Isamgânes et leurs musiciens Ganga. N'ayant pas de possessions foncières notables, leur principale ressource provenait des tournées aumônières, surtout pendant la période des moissons. À la fin de leur tournée estivale, ils organisent un maârouf ou moussem à Tiguemmi Louda (la maison de la vallée) avec les dons qu'ils percevaient, sacrifiant un veau à la mémoire de Lalla Mimouna.
Les Ganga procèdent d'abord à une tournée aumônière dans tout le « bled » pour collecter de quoi acheter la « Dbiha » (la victime sacrificielle). Puis, un crieur public, le « barrah » annonce le jour d'ouverture de la fête annuelle.Les maârouf ganga sont organisés à tour de rôle dans chaque douar où résident des noirs, à travers tout le Sous, en particulier les relais caravaniers d'Illigh et de l'oued Noun et au pays hahî, généralement autour d'une ancienne demeure caïdale, comme la citadelle d'Azaghar du caïd El Hâjj Abdellah Ou Bihi chez les Aït Zelten, ou aux alentours d'anciennes sucreries saâdiennes. À chaque étape, le rite solaire se déroule en trois jours - samedi, dimanche et lundi - et on y veille jusqu'aux premières prémices de l'aube.
Les chanteurs aux crotales, des Noirs habillés tout en blanc, diseurs de « Ndam » (poésie en berbère), organisent chaque automne leur fête annuelle qu'ils appellent Maârouf . Ils forment une immense halqa (anneau) tout autour de l'Assaïs, la grande place ouverte des fêtes négro-berbères, où se déroule le spectacle. Le moqaddem , un vieux Noir à la barbiche poivre et sel, porte un gros anneau d'argent à l'une de ses oreilles. Tandis qu'il sert le repas communiel aux Ganga qui marquent une pose, en jouant de l'outar et du nakoss , il m'explique : « Ma mère qui perdait ses enfants en très bas âge, m'avait mis sous la protection des Ganga. Ceux-ci m'ont percé l'oreille, et j'y ai accroché cet anneau ». Il est donc le signe distinctif d'une protection surnaturelle.
En pays berbère, le terme « ganga » désigne d'abord le tambour, puis par extension, il a fini par désigner aussi les Noirs adeptes de Lalla Mimouna qui vivent dans les campagnes et pour qui le tambour est l'instrument central, par opposition aux Gnaoua bilaliens des villes, pour qui c'est plutôt le guenbri, instrument à corde, qui constitue le principal inducteur de transe. Les Ganga de l'oued Noun, ceux de Sous Al Aqça et ceux du pays hahî, organisent chaque automne un maârouf, en honneur de « Lalla Mimouna », entre fin septembre et fin octobre. Le sacrifice suivi de festins et de danses a lieu à tour de rôle chez les différentes communautés d'anciens esclaves qui peuplent les relais caravaniers de jadis, depuis « la porte du Sahara » au sud, jusqu'au bord de l'oued Ksob au nord.
Si les Ganga vénèrent tous Lalla Mimouna, et sont issus de la même origine l'ancien Soudan, il n'en demeure pas moins que sur le plan culturel, chaque communauté ganga s'est adaptée à sa manière au contexte dans lequel, elle fut intégrée. Ainsi à Guelmim, chez les Ganga de borj Bayrouk, on joue à la fois du tambour africain (ganga), que de la grosse timbale saharienne (tbal), ou du tambour à cadre berbère (bendir), spécifique aux rythmes des chaînes de l'Atlas. Ces Ganga se différencient de ceux de Sous et du pays hahî par le fait qu'ils chantent en arabe hassani, et non comme eux en berbère tachelhit.
Ces Ganga de l'oued Noun, ont adopté le parler et la poésie hassanie, mais aussi le mode de vie nomade en général : ils travaillent comme bergers chez les chameliers et portent la tunique bleue et le voile des hommes bleus. La plupart de ces Ganga animent non seulement la fête annuelle qui leur est propre mais font aussi partie de la troupe locale labchara qui joue de la guedra saharienne. À ce titre, ces Ganga de l'oued Noun connaissent aussi bien l'art du Rguiss que la poésie hassanie.
Les Ganga sont donc à la jonction de deux cultures : celle de la diaspora noire à laquelle ils appartiennent, et celle soit des nomades arabes pour ceux de l'oued Noun ou des sédentaires berbères pour ceux du Sous ou du pays hahî au milieu desquels ils ont été amenés à vivre. Ce qui prouve que le Sahara n'a jamais été une frontière infranchissable entre le Maroc et bilâd Soudân (le pays des Noirs des géographes arabes du XIIe siècle), mais bien au contraire le lieu où s'est opéré le métissage culturel entre la négritude et la civilisation arabo-berbère.
Les Ganga n'ont pas seulement subi l'influence du milieu dans lequel ils ont été intégrés, mais ils l'ont également influencé à leur tour. Ainsi le Raïs du somptueux Ahouach des Glawa reconnaît l'origine africaine du ganga, le gros tambour qui rythme les danses collectives qui se sont développées autour du col de Telwet, jadis lieu de passage obligé à travers le Haut-Atlas, entre le Sahara au sud et les plaines côtières au nord. Et quelle ne fut ma surprise cet hiver, en me rendant à Assif-el-Mal, pour y assister à la danse tiskiwin , lorsqu'un berger berbère me joue sur sa flûte de roseau un air gnaoui !
Les Gnaoua
La deuxième vague des noires est celle des Gnaoua bilaliens d'Essaouira, dont le rite est plutôt nocturne et le principal inducteur de transe est le guembri, date de la fin du XVIIIe siècle. Ils auraient été employés à la construction de la ville. Ce qui explique leur importance dans la ville. Dans leur chant Boulila (le maître de la nuit), on retrouve encore le souvenir du Soudan :
Kankani Boulila, ô Boulila !
Kankani Boulila, que Dieu ait ton âme !
Il était possédé par une Jania, ô Boulila !
Du Soudan, ils m'ont amené !
Ils m'ont amené, ô mes yeux Boulila !
O Boulila que Dieu ait ton âme !
Le Soudanais, le Soudanais, ôBoulila !
Une route directe reliait Tombouctou à Essaouira, via Tindouf, la Maison d'Illigh, l'Oued Noun et l'Ifran de l'Anti-Atlas, si bien qu'au XIXè siècle on surnommait Essaouira « le Port de Tombouctou ». Les relations entre les deux villes sont restés vivantes dans la mémoire collective de part et d'autre du Sahara, comme en témoigne l'anecdote rapportée par le photographe Abderrazak Benchaâban qui, lors de sa visite à Tombouctou, en interrogeant les habitants de la ville sur la provenance du bois ayant servi à la construction des portes monumentales au milieu du désert, s'entendit répondre le plus naturellement du monde : « ça vient de Mogador, notre port ».
Essaouira est la ville des Gnaoua par excellence. C'est la seule ville où les Gnaoua disposent d'une zaouia alors que partout ailleurs ils pratiquent leur rituel à domicile comme me l'a expliqué un jour feu maâlem Goubani : « L'édifice de la zaouia dédiée à Sidna Bilal, qui semble dater du XVIIIeme siècle, servait de lieu de rassemblement aux esclaves qui y célébraient leur fête. Ceux-ci vivaient alors hors des murs, au nord de la kasbah, dans des cases bâties au milieu des dunes. On raconte que là vivait un maître du guenbri, maâllem Salem, qui appartenait à un négociant, Allal Jouâ, dont une rue de la médina porte encore le nom. Celui-ci vendait la cire et possédait au moins sept esclaves qu'il traitait comme ses propres enfants. Allal Jouâ n'était pas comme les autres commerçants qui obligeaient leurs esclaves à décharger les barcasses au port. Lui, il leur apprenait à travailler comme maçons et comme graveurs sur pierres. C'est ainsi que maâllem Salem était devenu une sorte d'ingénieur, un sourcier. S'il disait aux ouvriers de creuser à l'endroit qu'il leur indiquait, immanquablement ils tombaient sur de l'eau. On le nomma moqadem des gnaoua. Il entoura le lieu de culte, alors une simple mzara, de quatre murs. C'est ainsi qu'est née la zaouia de Sidna Bilal, au cœur même de la médina d'Essaouira, du côté de la mer. »
Les Gnaoua célèbrent deux fêtes principales, l'une obligatoire pour tous, le 15 du mois lunaire de Chaâbane, qui se déroule dans la maison à laquelle, ils sont affiliés, l'autre est un acte de soumission envers Sidi Abdellah de Tamesloht, auquel ils procèdent à l'occasion d'un pèlerinage, lors de la fête du Mouloud. Les Gnaoua célèbrent cet événement durant sept jours : ils iront d'abord à Moulay Abdellah Ben Hsein enterré à Tamesloht, puis à Moulay Brahim, enfin jusqu'au Sultan des génies, Sidi Chamharouch dans l'Atlas.
La lila des Gnaoua
La lila est un rite de passage qui permet la transition de l'état d'angoisse à l'état de détente. Cette angoisse peut résulter de raisons diverses : c'est pourquoi la demande de la clientèle n'est pas motivée par une même raison comme nous l'explique Maâlam Bosso :
« Une femme m'a demandé d'organiser une lila chez elle, parce qu'elle veut déménager de la médina pour aller habiter Bourgogne. Une autre femme à El Jadida a organisé une lila pour commémorer le décès de son mari. Des travailleurs immigrés l'organisent avant leur départ en France. On fait aussi appel aux Gnaoua si quelqu'un est « touché » ou « atteint » par les djinns. Les lila ne sont pas limitées à la vieille médina : il existe une demande dans les autres quartiers populaires de Casablanca tels que Derb Sultan, Sidi Maârouf, Hay Mohammadi, etc ».
Le maâlam Hmida Bosso, porte le nom d'un melk marin qui le possédait lorsqu'il était jeune. Les Gnaoua chantent ainsi cette devise :
« Me voilà, ô Bosso !
Bosso au filet de pêche,
Bosso le pêcheur,
Bosso le poisson ».
Ce chant rituel a lieu au milieu de la lila des Gnaoua, celle-ci se compose de trois phases :
a) Une phase préliminaire qu'on appelle Âada, ou la procession crépusculaire dans la ville avec tambours et crotales. Elle a pour fonction d'annoncer à la communauté tout entière qu'une nuit thérapeutique va se dérouler dans telle maison de tel patient ou patiente. L'événement prend donc une dimension publique et sociale. Ceci est très important dans le processus qui conduit à la guérison : généralement, l'entourage familial et social change d'attitude vis-à-vis du malade, le lendemain de la lila : désormais, on le considère comme normal, ce qui facilite sa réinsertion sociale.
Si le malade est guéri, il ne devient pas nécessairement un Gnaoui, c'est-à-dire un pratiquant de la musique rituelle. Mais un serviteur surnaturel des Gnaoua. Chaque année au mois lunaire de Chaâbane qui précède le Ramadan où les djinns sont enchaînés, et où se déroule le grand moussem, le serviteur doit sacrifier soit un coq bleu, s'il est pauvre, soit un taureau noir, s'il est riche.
b) Une phase liminaire qu'on appelle kouyou où l'on amuse l'assistance au début de lila (nuit rituelle). On se livre à des jeux énigmatiques, où le guembri guidant le chercheur d'anneau d'or - qu'on a soigneusement dissimulé parmi l'assistance - sur la voie des mystères ou « quête du chamelier ».
c) Ce n'est qu'au milieu de la nuit, moment des rêves, que commence le rite de possession qu'on appelle Lila, où la musique induit la transe chez les possédés rituels. Par exemple lorsqu'on arrive à la devise musicale d'Aïcha Kandicha ; celui qu'elle possède entre en état de transe et se couvre la tête d'une serviette couleur océan, tel cet unijambiste qui me raconta un jour :
« Au milieu de la nuit, sous la voûte de l'herboriste, j'ai cru voir une prostituée sacrée. Mais lorsqu'elle se retourna, j'ai reconnu celle dont on parle dans tous les vieux ports marocains. J'ai perdu conscience et, plusieurs jours, l'usage de ma langue et de mes jambes. Une autre fois, elle m'a paru en rêve, et m'a ordonné comme condition à ma délivrance d'organiser une lila avec sacrifice[1] d'un bouc noir ».
En effet, seule une nuit rituelle un samedi soir, a pu sauver l'esprit boiteux de notre unijambiste, grâce à la remise en place et en ordre des sept couleurs de l'arc en ciel ! Le succès de la thérapie dépend de la nya du malade, c'est-à-dire sa bonne foi. Il faut que l'entourage soit préparé à recevoir le rite comme une délivrance providentielle.
Le bon déroulement de la lila exige, dépend de la bonne maîtrise du guenbri, le principal inducteur de transe chez les Gnaoua bilaliens de la ville. C'est un luth à trois cordes, en boyau de bouc ; celles-ci sont nouées par des lacets à l'extrémité du manche. La table d'harmonie est faite de peau de dromadaire, habituellement couverte de dessins au henné. Un guenbri mal accordé ne peut induire la transe : ce sont, dit-on, ses vibrations qui investissent le subconscient et, à force de répétitions, font naître une tension si forte qu'elle finit par toucher le centre vital du système nerveux, provoquant ainsi la transe.
Selon maâllem Goubani, le guenbri était à l'origine, c'est-à-dire à l'époque où il fut inventé au Soudan, fabriqué avec une courge géante séchée dont on vidait la coquille pour en faire une calebasse. N'ayant pas trouvé au Maroc une courge de dimensions semblables, les Noirs lui substituèrent le bois de figuier qui, une fois creusé, a la même tonalité musicale. Généralement le maître de la lila porte l'instrument au four pour que peau et cordes acquièrent une « résonance cosmique » suffisante pour atteindre l'invisible. Maâllem Boubker Guinéa précise que le guenbri taillé dans le bois de figuier est souvent dit meskoun (habité) et qu'il est donc nécessaire que celui qui s'en sert soit sûr de son art et sache le respect qu'il doit à son instrument. De nos jours, pour les soirées profanes on utilise un luth, nommé aouicha, sur lequel s'exercent les jeunes musiciens qui ont l'ambition de devenir maâllem du guenbri dans les nuits sacrées. Ce luth est taillé dans le bois blanc ou l'acajou ; la peau de mouton ou de bouc est tendue à l'aide de clous. Cela le différencie du guenbri ancien qui ne contenait aucun clou, la peau étant tendue par ses propres ligaments. Il ne s'agit pas de maîtriser une technique musicale, explique maâllem Guiroug, mais rien de moins que d'induire la transe, chose qui n'est pas à la portée du premier venu. Il y a la lila où le hal est présent et celle où il est absent, en raison d'une impureté, de mauvaises intentions ou tout simplement parce que le seuil n'est pas bon. Ces mauvaises vibrations font que le guenbri refuse de s'accorder. On a beau faire, c'est comme si on frappait dans un mur. Et il y a des fois, et des seuils, où le guenbri n'a même pas besoin d'être accordé. Il suffit de le frôler pour qu'il fasse vibrer l'assistance.
L'ouïe entend et le destin parle. Ce vertige de l'ouïe, qui conduit à l'étourdissement de l'âme, vient du tambour, la voix des dieux africains, et du guenbri, vibrations cosmiques de trois boyaux de bouc sur une écorce de figuier sacré. Ils font appel aux sept esprits surnaturels pour illuminer la nuit :
Les esprits illuminent la nuit
Les esprits soufflent dans le vent
Les esprits marchent dans les forêts et les déserts
Les esprits font trembler les montagnes
Les esprits marchent au devant de la tempête
Un cheval de vent règne sur la mer
Sur les crêtes écumantes de l'océan
Le rythme du tambour et les vibrations du guenbri accompagnent - à la charnière de l'amour, de la mort et du hal- la horde multicolore des possédés en transe vers la lumière éclatante du jour. Au début le hal est un art, on y va de son propre gré. A la fin, on succombe à sa possession, comme le taureau va au devant du sacrifice et de la mort.
Le moussem des Hamadcha
En 1983, j'avais assisté au moussem des Hamadcha, en notant son déroulement au jour le jour :
Le 31 août 1983, 17 heures.
Des rumeurs musicales me parviennent de loin : c'est la procession des Hamadcha à Souk - Jdid. À mesure qu'on s'approche de la zaouïa, la musique devient frénétique. Après avoir franchi la porte sur la place du sacrifice et des danseurs sacrés, l'animal est encensé avec du benjoin (jaoui). Le public l'entoure et la musique continue. On fait tomber l'animal pour l'égorger, le public s'agite, la musique devient frénétique et les femmes sur la terrasse poussent des appels au Prophète et des youyous. C'est la première dbiha. La seconde aura lieu lorsque les taïfa invités seront là. Le moqaddem des Hamadcha (boucher de son état) aiguise son couteau en adressant un regard lointain vers le ciel. Il ordonne qu'on oriente la tête du taureau vers La Mecque. Puis, pieusement, d'un geste circulaire, il bénit l'assistance. En ce moment la musique parvient au sommet de la passion ; c'est le mode « daoui hali » (guéris-moi de ma transe), le moqaddem tranche la gorge du taureau. Lorsque les entrailles de l'animal sacrifié sont vidées la musique cesse brutalement.
C'est la vente aux enchères, de certaines parties de l'animal, qui commence. D'abord les pieds antérieurs puis postérieurs. Quelqu'un dans l'assistance demande un morceau du cœur. On lui rappelle que le cœur a été envoyé pour la baraka du gouverneur. L'un des sympathisants des Hamadcha s'approche du moqadem pour lui rappeler qu'il faut aussi envoyer un peu de baraka sacrificielle au nouveau conseil municipal (Union Constitutionnelle.) qui a contribué cette année à la subvention du moussem et supprimé les quêtes aumônières.
À ce moment-là, une femme descend de la terrasse et fait irruption parmi les hommes. Vieille et pauvre, elle propose timidement trois dirhams pour avoir sa part du barouk . Celui qui dirige les enchères la regarde avec dédain et continue son travail. La rate est vendue 5 DH, puis un morceau de gorge rapporte 13 DH. La queue 18,50 DH et le sexe de l'animal 10,50 DH. Pour ce dernier morceau l'un des participants aux enchères commente : « Je ne l'achète pas en été, c'est un aliment chaud, valable surtout en hiver ».
« Les enchères ne sont pas tellement brillantes cette année », me dit un habitué des Hamadcha.
- Pourquoi ? lui dis-je.
- Parce qu'on a supprimé les quêtes dans les rues qui servaient aussi comme publicité au moussem.
Il y a peut-être d'autres raisons à cette désaffection. Dans la zaouïa des Hamadcha, on constate pour la première fois une floraison inhabituelle de drapeaux, entourant le portrait de Sidi Mohamed Ben Abdellah (le fondateur de la ville) qui symbolise ici l'association portant son nom et qui a donné naissance récemment à la section locale du nouveau parti (Union Constitutionnelle).
Un peu plus tard, le hautboïste Dabachi m'explique :
- La musique un peu triste qu'on a jouée tout à l'heure, c'est la Nouba du Rasd puis on a joué Qoddam Ârqâjam.
Khalili intervient pour préciser :
- Les paroles qui accompagnent la mise à mort du taureau commencent ainsi :
Ah que ma patience est limitée !
Et que mon corps et mon cœur sont épuisés !
Au moment de sortir les entrailles de l'animal, on avait joué Qoddam El Maya. Et à la fin de la Dbiha, les musiciens avaient entamé l'air joyeux du Haddari. Ce morceau de musique rituelle fait aussi partie du Saken des Aïssaoua où il accompagne le moment de la frissa (consommation rituelle de la viande crue chez les Aïssaoua).
On me dit que les quatre morceaux de musique andalouse qui accompagnent le sacrifice chez les Hamadcha sont joués dans d'autres rites de passage tels que ceux de la circoncision ou de la défloraison qui fait passer la mariée du statut de jeunes filles à celui de femme. Dans les trois rites de passage (moussem, circoncision, mariage) cette musique rituelle accompagne l'apparition dangereuse du sang.
1er septembre 1983 à 10 h 30.
Ce matin, je passe par hasard près de la rue Ibn - Khaldoun. Les Hamadcha d'Essaouira sont devant la porte de la zaouïa ; ils se préparent à accueillir la taïfa de Safi qui doit arriver par le car Chkouri à Bab Doukkala. La taïfa d'Essaouira marche maintenant vers Bab-Doukkala.En tête le drapeau rouge des Dghoughiine et l'étendard vert des Allaliyne ; à cet étendard sont accrochés deux serviettes blanches ; quelqu'un me dit que des femmes ont apporté ces serviettes qui représentent leur âar (leur demande de protection adressée au wali Sidi Ali Ben Hamdouch). Mais selon un autre informateur ces serviettes blanches appartiennent à la moqadima de la zaouïa ; elles symbolisent la paix et la fraternité entre les deux taïfas qui vont se rencontrer.
J'ai interrogé tout à l'heure un Hamdouchi sur le pourquoi de la présence hier, dans le cortège, du drapeau bleu de Sidi Mohamed Ben Aïssa (de la confrérie des Aïssaoua). Il m'a répondu ceci :
« Sidi Mohamed Ben Aïssa est le cousin de Sidi Ali Ben Hamdouch ; et celui qui les séparerait aurait la chair dissociée de ses os ».
Ce lien est en réalité à interpréter à partir de la silsila (chaîne) mystique, pôle de l'Occident soufi auquel sont rattachées les deux confréries.
Les Dghoughiine disciples de Sidi Ahmed Dghoughi constituent la partie la plus violente de la confrérie et du rituel des Hamadcha. Ils se frappent et se mutilent avec des hachettes nommées Chakrya, avec des baguettes de bois fixées sur un cerceau de fer formant le h'mal et avec des boulets de canon nommés zerzbana. Ils sont, dans l'orchestre, ceux qui frappent le herraz. Leur étendard est rouge, couleur sang.
Le drapeau vert appartient aux Allaliyne disciples plus directs de Sidi Ali Ben Hamdouch. Ils sont, dans l'orchestre, les musiciens du hautbois (ghaïta) et dans la jedba, danse sacrée, les danseurs qui ne se frappent pas, ne se mutilent pas. Les Dghoughiyne se caractérisent ainsi par le fait de frapper (frapper sa tête ou le herraz) tandis que les Allaliyne se caractérisent par le souffle (souffler dans la ghaïta, souffler en dansant).
Au moment où les deux taïfas se rencontrent à Bab Doukkala elles jouent ensemble dans le mode gharbaoui...
Les portes étendards d'Essaouira inclinent leurs drapeaux en signe de bienvenue. Puis les deux taïfa se dirigent vers la zaouïa. Quand ils sont proches de la zaouïa, ils commencent à jouer ce qu'ils appellent le zouak : c'est une phase intermédiaire où l'orchestre cherche un passage entre deux modes. En rentrant dans la zaouïa on joue Maâboud Allah (prière à Dieu). L'accueil se fait chaleureux, avec des embrassades fraternelles ; on offre aux invités les dattes et le lait traditionnels.
Nuit du 1er septembre.
Les membres de la taïfa accueillis durant la journée dorment dans la zaouïa sur la place sacrée et les pièces adjacentes à celle de la prière. D'autres chuchotent... On attend l'arrivée imminente d'agents d'autorité... Dans la salle de prière, au milieu de l'encens, les madihin et les notables lisent maintenant, silencieusement le Coran. La salle de prière est entièrement recouverte de tapis rouges. On voit à la qualité des coussins que tout un côté est réservé aux invités d'honneur [...].
Vendredi 2 septembre.
À 9 heures, ce matin, le cortège des Hamadcha se dirige par Bab Doukkala vers la résidence du gouverneur de la province d'Essaouira. En tête les quatre étendards. La taïfa d'Essaouira est suivie des taïfas de Taroudant, Safi,Marrakech,Tamazt, et Demnate. Ils avancent en dansant. Devant l'entrée de la résidence une taïfa danse en attendant la sortie de la taïfa d'Essaouira qui est reçue par le gouverneur.
La taïfa d'Essaouira sort un peu plus tard avec un taureau noir et un mouton pour un sacrifice. Vient ensuite le conseil municipal en tenue de cérémonie. L'atmosphère est vite surchauffée : youyous des femmes et musique de plus en plus accélérée des Hamadcha. Mais d'un signe cette musique cesse, et le silence succède au bruit. On récite publiquement avec le public, une prière.
À 10 h 15 le cortège s'ébranle en direction de la médina. En tête du cortège, un Gnaoui de Marrakech joue avec des couteaux qu'il passe sur sa langue et ses bras sans se blesser. Derrière ce Gnaoui vient le taureau noir, tenu à la corde par un Hamdouchi. Puis le mouton. Et les étendards. Suit le groupe des femmes Haddarate avec, à leur tête, la moqadma des Hamadcha portant un bol de henné dans lequel elle trompe son doigt de temps en temps pour mettre une marque au henné dans la paume de la main des croyants. Suivent les Dghoughiyne de Demnate. Leur moqadem m'explique qu'ils sont pour la plupart des forgerons et des fellahs :
- « Pour devenir Dghoughi me dit-il, il faut apporter à la zaouïa de Zerhoun une galette de seigle et une galette d'orge, puis dormir dans le sous-sol de cette zaouïa ». Durant cette séance d'incubation paraît dans le rêve soit Aïcha Qandicha démente de la mer soit le marabout en personne pour vous ordonner de vous fracasser la tête avec tel ou tel instrument rituel sans risque pour votre santé.
Au centre de la médina, au moment où la musique rituelle atteint son comble, l'un des Dghoughi est brusquement atteint d'une crise. Il se tord par terre en implorant qu'on lui donne immédiatement sa Chakriya (hachette). Le boucher qui porte dans son couffin ces instruments redoutables, lui en offre deux. Alors, il se lève, jette son turban par terre et sautillant - comme s'il a les deux pieds liés par une corde imaginaire - il se met au rytme musical à frapper le sommet de son crâne. Les yeux hagards, le visage ensanglanté ; il laisse sur son passage une traînée de gouttes de sang. Le public fasciné s'écarte sur son passage. Ses confrères lui arrachent ces instruments d'automutilation rituelle en déversent du jus de citron sur ses blessures. Les musiciens devancés par la course folle de tout à l'heure, s'approchent à nouveau et leur saken enflamme un autre Dghoughi. Il a l'air d'un vieux boucher de campagne : la barbiche blanche mais la tête forte. Il a le corps trapu et fort des montagnards berbères. Tenant deux h'mal - une dizaine de baguettes de bois, autour d'un cerceau de fer - il frappe le sol et menace le public pour qu'il s'écarte. Il tend l'oreille pour saisir le meilleur moment musical inducteur du surnaturel et de la transe.
2 septembre (suite). À 19 heures le soir.
Dans la zaouïa, le groupe d'Essaouira s'est mêlé en partie à celui de Marrakech. Cela forme maintenant un cortège de 18 musiciens. C'est plus que nécessaire pour créer l'atmosphère enflammée du saken. Pour la première fois une jeune fille de 15 ans tombe en transe. On la transporte alors de la terrasse jusqu'à la place où jusqu'ici se trouvaient les hommes seulement.
Le ciel est encore du bleu du jour agonisant. On allume des bols de terre contenant de l'huile d'olive, des mèches, qui se trouvent au milieu de la place. Le Dghoughi de Demnnate se frappe la tête. Pour la première fois des gens du public tombent en transe. Un jeune homme de 18 ans perd le contrôle de ses gestes. Une autre jeune fille se roule par terre en pleurant. Elle retire son peignoir que prend sa sœur qui l'accompagne et qui paraît plus étonnée d'être parmi les hommes que de l'état de sa sœur. Un boucher me dit plus tard que la possession de cette fille cessera avec le mariage. Le public l'observe avec sympathie et compréhension. Non pas en tant que cas pathologique, mais en tant que personne en contact avec le surnaturel. La jeune fille s'effondre dès que la musique cesse. Le public se précipite autour d'elle. Dakki, le jeune hautboïste d'Essaouira leur dit :
« Eloignez-vous, elle n'a rien, c'est seulement le hal, apportez le brasero et l'encens... »
Après avoir respiré ce parfum, elle sort de sa transe et va se reposer.
Le 3 septembre 1983, 7 heures du soir.
Au centre du rituel : la démente de la mer. Déjà, hier soir, j'ai remarqué au milieu de la place sacrée plusieurs bols de poterie autour de l'égout. Ils contiennent de l'huile d'olive, du sucre, des œufs et autres produits magiques. Le soir on les allume.
- De quoi s'agit-il ?
Le Hamdouchi auquel je m'adresse me répond rapidement comme pour cacher une vérité honteuse :
- Ce sont les femmes qui déposent ces bols-là.
Je m'approche d'un groupe de Hamadcha et je leur demande des précisions sur le même sujet. J'obtiens successivement les réponses suivantes :
- On se sert des cendres qui restent pour les maladies de la peau.
- La personne qui a subi une injustice allume un bol pour que son ennemi se consume de la même manière.
- Ces lumières sont en offrande à Aïcha Qandicha qui habite l'égout et s'assouvit du sang sacrificiel. On lui fait cette offrande lumineuse pour l'empêcher de nuire aux danseurs de la place sacrée.
Je demande à un Marrakchi :
- Pourquoi dans votre taïfa il existe deux personnages qui se mutilent l'un au couteau l'autre au feu ?
- Tous deux sont des Gnaoua venus chez les Hamadcha par ordre d'Aïcha Qandicha. C'est elle qui les protège des métaux et du feu.
Il faut remarquer que par leur métier, les Gnaoua et les Hamadcha qui se mutilent ont tous des rapports avec les métaux et le feu : forgerons, bouchers et coiffeurs pratiquant la circoncision. Pour plus de précision, je demande au même Hamdouchi :
- Est-ce que dans votre répertoire il existe des paroles qui font allusion à Aïcha Qandicha ?
- Elle apparaît dans la phase chaude du rituel. Et habite l'individu en état de transe. Dans la hadhra, on chante :
Aïcha la folle met le henné
Tant que dureront les jours
Elle se livrera pour boire
La part de Dieu et de son Prophète.
Les bols qu'on apporte au crépuscule sont appelés Sabhya (la matinale) parce qu'ils restent allumés jusqu'à l'heure du sort. Cette lumière offerte au saint devrait illuminer l'obscurité de la tombe :
Vieillard comme le blé déjà mûr,
Voilà le temps des moissons qui arrive !
Dieu ! Que faire la dernière nuit de la solitude ?
Lorsque toute lumière s'éteint sauf la tienne !
Le 4 septembre 1983
Le moment du saken le plus intense de ce moussem s'est produit durant la visite du président du conseil municipal. Comme si chaque participant au rituel voulait être regardé par l'homme charismatique. Il y a là une sorte de jeu de séduction et une collusion entre le pouvoir, la musique et le sacré. Mais cette affectation a cassé la transe. La musique pourtant intense n'a pas induit la transe comme d'habitude.
C'est au cours de ce moussem des Hamadcha que j'ai compris que la musique populaire est surtout une musique sacrée. Le mythe fondateur lui-même est musical. Sidi Ali Ben Hamdouch est allé avec son herraz dans un mariage. Il a joué et chanté un air de musique sacrée. Les gens séduits le suivirent jusqu'à la zaouïa et c'est ainsi qu'est née la confrérie.
5 septembre 1983
Après le moussem des Hamadcha, au cours de ma dérive dans la ville, je demandais à ceux qui ne participent pas leur opinion sur le moussem qui vient de se dérouler. Les réticences des vieux citadins proviennent d'un changement dans le rituel. Alors que chez les jeunes modernistes on assiste à une attitude de rejet. À titre d'exemple nous reproduisons les quatre réactions suivantes :
R1 (ancien citadin menuisier) :
« Je n'ai pas assisté au moussem car les gens du hal -de la transe- sont tous morts. À l'époque de Si Omar le hautboïste que Dieu ait son âme il n'y avait pas de failles dans le flux musical. Maintenant les musiciens essouflés se font remplacés par d'autres, ce qui fait que des « trous » cassent l'élan musical. Jadis les femmes en transe tombaient de la terrasse. Maintenant, à peine à t-on commencé un chant de dhikr que déjà on entame la partie musicale de la hadhra. : c'est comme un film de karaté où la bagarre se déclenche dès la première scène sans raison. Le rituel est désordonné parce que les gens du hal ne sont plus là ».
R2 (ancien citadin, écrivain public) :
« Je n'ai pas assisté cette année, parce qu'il y a trop de tapage et de foule qui ne permettent plus de savourer dans le calme les morceaux de saken ».
Les réactions des jeunes sont différentes :
R3 (jeune fonctionnaire) :
« Moi, je ne vais jamais au moussem ; je préfère la plage et le bar ».
R4 (jeune fonctionnaire) :
« Ce moussem est une résurrection de la mythologie qui nous replonge au Moyen-Âge ».
Faire « revivre » la tradition des haddarates
A Essaouira, la tradition des haddarates remonte loin. Leur nom dérive de hadhra, qui signifie « présence divine », et désigne la phase chaude marquée par l'extase chez les confréries religieuses. Elles pratiquent un chant spirituel qui induit la transe, en animant les nuits bleues qu'on appelle hadhra , et qui s'apparentent à la fois au rabbani (danse extatique des Aïssaoua) et à la lila (rite de possession des Gnaoua ) . Cette hadhra féminine constitue un véritable syncrétisme religieux entre les Aïssaoua et les Gnaoua. Cependant, leur rôle social ne se limite pas à la thérapie par la transe puisqu'elles accompagnaient toutes les formes et manifestations de la vie musicale à Essaouira et tous les rites de passage qui scandaient la vie quotidienne des groupes et des individus : naissance, circoncision, mariage, mort...
Dans la tradition religieuse des Gnaoua, ce sont les Talaâ qui instituent les situations dans lesquelles les musiciens vont intervenir. Qui consulte les voyantes ? Des gens souffrant de troubles attribués à l'intervention maligne d'êtres surnaturels qu'il va falloir identifier. Selon Halima Rahim: " C'est le Melk qui la possède qui parle en elle. Le Melk grâce auquel, elle prédit. Il y a celle qui travaille avec le nuageux. A chacune son esprit possesseur. Elle prédisait couverte d'une serviette noire. Elle restait invisible. Elle s'encensait de benjoin : alors son Melk s'adresse par sa voix aux possédés qui viennent la consulter. Elle fait monter les prescriptions. A chacun son mal. Elle parle et le Seigneur pourvoit. Il y a celui, à qui elle prescrit la « lila ». Il y a celui à qui elle prescrit le sacrifice sans sel. A chaque possédé son diagnostic. Il y a celui à qui elle prescrit le pèlerinage. Chacun est guérit par Allah par une prescription particulière. "
"Quand le malade vient nous consulter, raconte maâlam Âssouli, nous lui conseillons de consommer un coq sans sel. S'il est dans ses moyens il peut même consommer du chameau ou du bouc non salé. Cela dépend de ses moyens. Si ses parents veulent le soigner, nous leur disons : il vous faut organiser une « lila ». Ils viennent consulter la moqadma un mois à l'avance, et elle leur donne un rendez vous pour l'organisation de la lila. Ce temps lui permet aussi d'avertir sa troupe, ainsi que sa clientèle. Elle organise la lila chez elle, si elle dispose d'une maison spacieuse. Dans le cas contraire, elle l'organise dans l'enceinte de ce sanctuaire. La patiente ne peut sentir la différence qu'après avoir consommer le repas non salé : c'est là qu'il va sentir s'il a véritablement guéri ou pas. Exactement comme s'il se rendait chez un médecin. Si le remède est convenable, il restera toujours avec la même moqadma. Mais s'il n'est pas convenable cela devient manifeste. Le non salé est chez nous un remède. L'eau bénite est aussi un remède. C'est juste une grâce. S'il consomme le coq non salé, il guérit par la grâce de Dieu. Et on lui accorde la baraka. Tout est une question de bonne foi : le croire vaut l'agir. Notre rôle est le même que celui du psychologue : le malade qui nous consulte repart satisfait de nos remèdes.
La fumigation de parfums, aux dires d'Ibn Khaldoun, mettent certains individus dans un état d'enthousiasme tel qu'ils prévoyaient l'avenir.
Léon l'Africain nous parle de femmes qui « font entendre au populaire qu'elles ont grande familiarité avec les démons, et lorsqu'elles veulent deviner, se parfument avec quelques odeurs, puis(comme elles disent) l'esprit entre dans leur corps, faignant par le changement de leur voix que c'est l'esprit qui répond par leur gorge. » C'est le Melk qui la possède qui parle en elle. Le Melk grâce auquel, elle prédit. Il y a celle qui travaille avec le nuageux. A chacune son esprit possesseur. Elle prédisait couverte d'une serviette noire. Elle restait invisible. Elle s'encensait de benjoin : alors son Melk s'adresse par sa voix aux possédés qui viennent la consulter. Elle fait monter les prescriptions. A chacun son mal. Elle parle et le Seigneur pourvoit. Il y a celui, à qui elle prescrit la « lila ». Il y a celui à qui elle prescrit le sacrifice sans sel. A chaque possédé son diagnostic. Il y a celui à qui elle prescrit le pèlerinage. Chacun est guérit par Allah par une prescription particulière.
La musique des Haddarates est une musique de transe féminine. Une musique fortement imprégnée de spiritualité., nous dit,Latifa Boumazzourh : « Mon arrière grand-mère paternelle fut une haddara. Aujourd'hui, nous sommes en train de fournir des efforts considérables pour faire renaître cet héritage culturel et religieux. A Essaouira, nous avons constitué une association de femmes haddarates dont je suis la présidente. C'est le besoin de promouvoir et de sauvegarder cette richesse sacrée, ces grands moments de joie et de communion vécue par nos grand-mères. C'est le fait de répéter le dhikr qui crée la hadhra, la présence divine ; ce sentiment d'élévation, d'amour et de paix intérieure.. »
La généalogie de Rabiâ haîl comporte trois générations de haddarates : la hadhra circule dans ses veines : le dhikr le chant sacré qui a bercé son enfance est encore omniprésents dans sa vie quotidienne : « Les premiers habitants d'Essaouira avaient le hal. Ils s'adonnaient à la musique des Gnaoua et aux chants des haddarates. Les Gnaoua pour les hommes et les haddarates pour les femmes. Il n'y avait pas de mixité dans le temps. Pour que leurs femmes ne soient pas mêlées aux hommes, la plupart des familles faisaient appel aux haddarates plutôt qu'aux Gnaoua.»
Comment se déroule la hadhra ?
La procession : l'aâda.
Quand les haddarates sont invitées à animer une hadhra domiciliaire, elles portent des tuniques aux sept couleurs de la transe, pour se distinguer, ainsi des chikhates qui pratiquent le chant profane et portent des caftans bariolés. Munies de leurs instruments de percussion, elles se présentent au seuil de la maison cliente, qu'elles abordent par une prière d'ouverture (fatha). La maîtresse de maison, les accueille avec du lait, des dates, des encenses et de l'eau de rose : « Nous prions pour que nos pas soient bénis et porteurs de baraka, explique Rabiâ haïl. Puis nous entamons notre procession (l'entrée dans le foyer), en jouant de nos instruments de percussion et en chantant .
Puis on s'installe au patio de la maison cliente. On a déjà sacrifié et les invités sont déjà là. Quand il y a la gasaâ (plat de blé tendre)on aborde la chelha (la berbère) . Aïcha Zaïter, la moqadma actuelle des Haddarates d'Essaouira nous chante ce morceau dit de la Chelha :
Laâfou ! Laâfou y rijal Allah !
Laâfou y a meriem chelha ! Laâfou!
Guérison ¡ Guérison, ô hommes de Dieu ¡
Guérison ! Guérison ô marie la berbère ! Guérison !
Guéris-moi, si tu le pouvais, ô porte étendard !
Ô lalla Fatim Zahra ; guéris-moi !
La nuit de la hadhra
1. Prière sur le Prophète : Sla âla nbi.
Les haddarates se réunissaient autour de la çiniya dont joue la moqadma comme d'un instrument de percussion. Les autres haddaratesdkr , en commençant par maudire Ibliss (Satan) . l'accompagnent au rythme du tambourin, du bendir et des mains. Cette première phase, est fondée sur les prières sur le Prophète. On y pratique le
On appelle cette phase préliminaire Sla âla nbi (prière sur le Prophète). Elle comporte dhikr mais aussi invocation des saints : Moulay Abdellah Ben Hsein, Moulay Brahim, Moulay Abdelkader...Il y a des femmes qui peuvent tomber en transe en écoutant ces chants.
2. L'ouverture de la place : ftouh rahba.
L'ouverture de la rahba (la place où les esprits possesseur sont appelés à chevaucher les possédées...). Phase liminaire autour de la ciniya. Les Haddaratess ouvrent l'espace où les esprits doivent se manifester exactement comme font les Gnaoua : on dépose la tbiqa, et le hmal (le baluchon aux sept couleurs), les sept encens, l'eau de rose, le bois de cantal.. Après quoi, on passe au sérieux de la transe avec l'invocation des entités surnaturelles, les Mlouk(pluriel de Melk). A Chacun son Melk , à chacun son hal. C'est ce qu'on appelle la lila, chez les Gnaoua et la hadhra chez les Aïssaoua et autres « gens de l'ombre » : un rituel nocturne qui dure jusqu'à l'aube.
Les haddarates, animent cette nuit rituelle par trier , tambourins et bendir. À fur et à mesure que le rythme s'accélère et que les encens montent au ciel, certaines femmes tombent en transe. On invoque Moulay Abdelkader, le bouab (le portier) qu'on appelle aussi Hammadi, Mimoune, Mira, Aïcha des Hamadcha, Aïcha la bahria (de la mer)... chacun trouve son hal à l'invocation de l'entité surnaturelle qui correspond à son tempéremment, sa couleur préféré, et vient le posséder à ce moment. C'est ce qu'on appelle la hadhra chez les femmes d'Essaouira et qui ressemble à s'y méprendre à la lila des Gnaoua, mais sans gunbri, ni crotales.
Essaouira, le lundi 25 janvier 2010
Abdelkader MANA
[1] Le sacrifice d'une victime a pour objet de mettre en relation le sacrifiant avec le sacré. Entre profane et sacré, homme et Dieu. C'est ce qu'exprime le terme arabe de « Qurbân » (sacrifice), qui signifie l'action de s'approcher de Dieu.
16:11 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : musicothérapie, gnaoua, ganga, hamadcha, aïssaoua, haddarate
10.02.2010
La thérapie des Gnaoua
Ceux qui travaillent avec l’invisible
Par Abdelkader MANA
« Nous sommes des esclaves à la peau fraîchement marquée.
Soyez témoins de ces marques, elles ne s’effaceront jamais »
Chant Gnaoui
Le linguiste Kenneth Pike oppose le discours émique qui est le commentaire des gens ordinaires au discours étique ou savant qui tend à remplacer la théorie populaire de la chose. Pour donner un exemple directement appliqué à notre propos ; l’observation d’un possédé rituel en état de transe peut donner lieu à ces deux discours :
Dans le discours émique les gens disent que la transe est produite par la présence d’un être surnaturel. Le même comportement sera interprété de manière « étique » par un psychologue comme l’effet du rythme des tambours ou encore comme l’expression d’un tempérament hystérique, etc.
Dans une société où l’individu s’efface devant le groupe, on peut se demander si le transfert des concepts psychologiques des sociétés occidentales atomisées est légitime. A ce sujet une ethnopsychiatrie maghrébine aurait beaucoup à nous apprendre. Pour Géorges Lapassade : « La transe rituelle n’est pas une hystérie, c’est l’hystérie qui est une transe. Mais c’est une transe refoulée et oubliée dans les sociétés occidentales depuis le temps de l’inquisition ». C’est pourquoi cet auteur fait la distinction entre les sociétés à transe et les sociétés sans transe.
Nous sommes donc en présence de deux modes d’interprétation savant et populaire : Pour la psychanalyse l’origine de la maladie est endogène : « Ce sont les processus psychiques inconscients ». Pour le thérapeute traditionnel : l’origine du « mal » est exogène ; l’individu est « frappé » par une entité surnaturelle malfaisante ; la possession n’est donc pas le symptôme d’un état morbide. Ces deux modes d’interprétations impliquent deux attitudes : l’Occident rejette le « malade », le Maghreb accepte le « possédé ». Ces deux modes d’interprétations impliquent également deux modes de traitement : l’un vise à « expulser l’intrus », l’autre à mettre en évidence le traumatisme responsable mais oublié.
§ Visite à maâlam Bosso
Dans le marché de la psychothérapie de Casablanca, le psychiatre s’entourant de la légitimité du savoir positiviste et du pouvoir institutionnel se trouve confronté à la « concurrence » de la légitimité charismatique (Baraka) des zaouia et des marabouts. : la plupart des malades préfèrent encore, les nuits bleues de la transe, les khaloua au sein des grottes et au sommet des montagnes ; au divan du psychanalyste et à l’enfermement psychiatrique.
Les Gnaoua célèbrent deux fêtes principales, l’une obligatoire pour tous, le 15 du mois lunaire de Chaâbane, qui se déroule dans la maison à laquelle, ils sont affiliés, l’autre est un acte de soumission envers Sidi Abdellah de Tamesloht, auquel ils procèdent à l’occasion d’un pèlerinage, lors de la fête du Mouloud. Les Gnaoua célèbrent cet événement durant sept jours : ils iront d’abord à Moulay Abdellah Ben Hsein enterré à Tamesloht, puis à Moulay Brahim, enfin jusqu’au Sultan des génies, Sidi Chamharouch dans l’Atlas.
Le mercredi 20 août 1986, je publie un compte-rendu de ma visite à Maâlem Bosso, décédé récemment, sous le titre : « Ceux qui travaillent avec l’invisible, Maroc-Soir leur rend visite et fait parler le Maâlem Bosso ». Dans cet article, j’écrivais :
Lorsqu’on aime la culture populaire un imaginaire autre que ce qu’offrent les cinémas et les vendeurs de rêve, on peut se demander : où est ce qu’elle réside dans ce Casablanca qui semble emporté par le courant universel des sociétés de consommation ? Pour tous ceux qui refusent l’hégémonie de l’industrie culturelle, il suffit de se diriger du côté de la vieille médina. Au-delà de son étalage d’objets sans prix ni vitrine où l’antique marchandage domine encore, au-delà de cette économie informelle ; il y a ceux qui travaillent avec l’invisible.
J’ai demandé, où sont les Gnaoua ? On m’indiqua par des ruelles tortueuses la demeure de Maâlam Bosso. J’y pénètre : sous l’ombrage d’un figuier, des rossignoles et des tambours. Deux symboles qui ne trompent pas : On est chez un musicien, mais pas n’importe lequel. C’est un musicien qui a commerce avec l’invisible et c’est une musique qui a une fonction thérapeutique.
Le maâlam est un initié qui connaît les devises musicales, leur ordre de succession et leur efficacité selon le tempérament des malades qui tombent en transe. À ce sujet, voilà ce que dit maâlam Bosso :
- La plupart des Maâlam Gnaoui de Casablanca sont originaires de Marrakech. Certains étaient d’anciens esclaves de Caïds. D’autres viennent de Rabat. Parallèlement au « Gnaouisme », la plupart d’entre eux, pratiquent des petits métiers d’artisans .
- Mais vous-même Bosso, comment êtes-vous devenu maâlam ?
- J’étais encore tout jeune, lorsque je me suis rendu en pèlerinage à notre saint qui se trouve au sommet d’une montagne au sud de Marrakech. Je l’ai vu en rêve me tendre un guembri en me disant : « Prends la source de ta vie ». Le lendemain, j’ai joué au hasard un air musical, une femme tomba en transe, et refusa qu’un autre que moi puisse l’accompagner. Depuis, j’ai quitté mon métier de tanneur pour celui de musicien professionnel.
- Que pensez-vous de ceux des musiciens gnaoua qui sont devenus vedettes du mouvement folk ?
- Vous voulez dire Pako qui fait partie du groupe Nass el Ghiwane, et Baqbou qui a rejoint le groupe Jil Jilala ?
- Oui. Que signifie pour vous ce passage du sacré au profane ?
- Celui qui travaille dans le domaine des Gnaoua doit suivre la voie de la droiture et de la purification. Sinon, il risque d’être paralysé : on est parfois paralysé en travaillant avec des gens qu’on voit, alors que dire de celui qui travaille avec ceux qu’on ne voit pas ? », Conclut maître Bosso.
Avec plusieurs années de distances, ces propos prennent des accents prémonitoires : Pako, qui est le premier à sortir l’autel sacré de la zaouïa des Gnaoua d’Essaouira, pour le présenter avec sacrifice de bouc, au Living Theater, en 1968 ; Paco, le premier grand maâlam gnaoui à partir jouer sur scène avec son guembri, au sein du mythique groupe folk de Nass el Ghiwan, a fait récemment l’objet d’une attaque cérébrale avec perte partielle de l’usage de la parole ; a–t-il été frappé par l’invisible ? Pour les Gnaoua, la paralysie de Paco est certainement due à une faute rituelle commise à l’endroit des esprits dont il était le fidèle serviteur du temps où il était uniquement maâlam gnaoui, bien avant de devenir la célébrissime vedette du mythique groupe folk de Nass el Ghiouan. Pour les Gnaoua, l’attaque cérébrale et la paralysie partielle de Paco ont avoir avec l’invisible.
§ Le lila des Gnaoua
La lila est un rite de passage qui permet la transition de l’état d’angoisse à l’état de détente. Cette angoisse peut résulter de raisons diverses : c’est pourquoi la demande de la clientèle n’est pas motivée par une même raison comme nous l’explique Maâlam Bosso :
« Une femme m’a demandé d’organiser une lila chez elle, parce qu’elle veut déménager de la médina pour aller habiter Bourgogne. Une autre femme à El Jadida a organisé une lila pour commémorer le décès de son mari. Des travailleurs immigrés l’organisent avant leur départ en France. On fait aussi appel aux Gnaoua si quelqu’un est « touché » ou « atteint » par les djinns. Les lila ne sont pas limitées à la vieille médina : il existe une demande dans les autres quartiers populaires de Casablanca tels que Derb Sultan, Sidi Maârouf, Hay Mohammadi, etc ».
Le maâlam Hmida Bosso, porte le nom d’un melk marin qui le possédait lorsqu’il était jeune. Les Gnaoua chantent ainsi cette devise :
« Me voilà, ô Bosso !
Bosso au filet de pêche,
Bosso le pêcheur,
Bosso le poisson ».
Ce chant rituel a lieu au milieu de la lila des Gnaoua, celle-ci se compose de trois phases :
a) Une phase préliminaire qu’on appelle Âada, ou la procession crépusculaire dans la ville avec tambours et crotales. Elle a pour fonction d’annoncer à la communauté tout entière qu’une nuit thérapeutique va se dérouler dans telle maison de tel patient ou patiente. L’événement prend donc une dimension publique et sociale. Ceci est très important dans le processus qui conduit à la guérison : généralement, l’entourage familial et social change d’attitude vis-à-vis du malade, le lendemain de la lila : désormais, on le considère comme normal, ce qui facilite sa réinsertion sociale.
Si le malade est guéri, il ne devient pas nécessairement un Gnaoui, c’est-à-dire un pratiquant de la musique rituelle. Mais un serviteur surnaturel des Gnaoua. Chaque année au mois lunaire de Chaâbane qui précède le Ramadan où les djinns sont enchaînés, et où se déroule le grand moussem, le serviteur doit sacrifier soit un coq bleu, s’il est pauvre, soit un taureau noir, s’il est riche.
b) Une phase liminaire qu’on appelle kouyou où l’on amuse l’assistance au début de lila (nuit rituelle). On se livre à des jeux énigmatiques, où le guembri guidant le chercheur d’anneau d’or – qu’on a soigneusement dissimulé parmi l’assistance – sur la voie des mystères ou « quête du chamelier ».
c) Ce n’est qu’au milieu de la nuit, moment des rêves, que commence le rite de possession qu’on appelle Lila, où la musique induit la transe chez les possédés rituels. Par exemple lorsqu’on arrive à la devise musicale d’Aïcha Kandicha ; celui qu’elle possède entre en état de transe et se couvre la tête d’une serviette couleur océan, tel cet unijambiste qui me raconta un jour :
« Au milieu de la nuit, sous la voûte de l’herboriste, j’ai cru voir une prostituée sacrée. Mais lorsqu’elle se retourna, j’ai reconnu celle dont on parle dans tous les vieux ports marocains. J’ai perdu conscience et, plusieurs jours, l’usage de ma langue et de mes jambes. Une autre fois, elle m’a paru en rêve, et m’a ordonné comme condition à ma délivrance d’organiser une lila avec sacrifice[1] d’un bouc noir ».
En effet, seule une nuit rituelle un samedi soir, a pu sauver l’esprit boiteux de notre unijambiste, grâce à la remise en place et en ordre des sept couleurs de l’arc en ciel ! Le succès de la thérapie dépend de la nya du malade, c’est-à-dire sa bonne foi. Il faut que l’entourage soit préparé à recevoir le rite comme une délivrance providentielle.
Le bon déroulement de la lila exige, dépend de la bonne maîtrise du guenbri, le principal inducteur de transe chez les Gnaoua bilaliens de la ville. C’est un luth à trois cordes, en boyau de bouc ; celles-ci sont nouées par des lacets à l’extrémité du manche. La table d’harmonie est faite de peau de dromadaire, habituellement couverte de dessins au henné. Un guenbri mal accordé ne peut induire la transe : ce sont, dit-on, ses vibrations qui investissent le subconscient et, à force de répétitions, font naître une tension si forte qu’elle finit par toucher le centre vital du système nerveux, provoquant ainsi la transe.
Selon maâllem Goubani, le guenbri était à l’origine, c'est-à-dire à l’époque où il fut inventé au Soudan, fabriqué avec une courge géante séchée dont on vidait la coquille pour en faire une calebasse. N’ayant pas trouvé au Maroc une courge de dimensions semblables, les Noirs lui substituèrent le bois de figuier qui, une fois creusé, a la même tonalité musicale. Généralement le maître de la lila porte l’instrument au four pour que peau et cordes acquièrent une « résonance cosmique » suffisante pour atteindre l’invisible. Maâllem Boubker Guinéa précise que le guenbri taillé dans le bois de figuier est souvent dit meskoun (habité) et qu’il est donc nécessaire que celui qui s’en sert soit sûr de son art et sache le respect qu’il doit à son instrument. De nos jours, pour les soirées profanes on utilise un luth, nommé aouicha, sur lequel s’exercent les jeunes musiciens qui ont l’ambition de devenir maâllem du guenbri dans les nuits sacrées. Ce luth est taillé dans le bois blanc ou l’acajou ; la peau de mouton ou de bouc est tendue à l’aide de clous. Cela le différencie du guenbri ancien qui ne contenait aucun clou, la peau étant tendue par ses propres ligaments. Il ne s’agit pas de maîtriser une technique musicale, explique maâllem Guiroug, mais rien de moins que d’induire la transe, chose qui n’est pas à la portée du premier venu. Il y a la lila où le hal est présent et celle où il est absent, en raison d’une impureté, de mauvaises intentions ou tout simplement parce que le seuil n’est pas bon. Ces mauvaises vibrations font que le guenbri refuse de s’accorder. On a beau faire, c’est comme si on frappait dans un mur. Et il y a des fois, et des seuils, où le guenbri n’a même pas besoin d’être accordé. Il suffit de le frôler pour qu’il fasse vibrer l’assistance.
L’ouïe entend et le destin parle. Ce vertige de l’ouïe, qui conduit à l’étourdissement de l’âme, vient du tambour, la voix des dieux africains, et du guenbri, vibrations cosmiques de trois boyaux de bouc sur une écorce de figuier sacré. Ils font appel aux sept esprits surnaturels pour illuminer la nuit :
Les esprits illuminent la nuit
Les esprits soufflent dans le vent
Les esprits marchent dans les forêts et les déserts
Les esprits font trembler les montagnes
Les esprits marchent au devant de la tempête
Un cheval de vent règne sur la mer
Sur les crêtes écumantes de l’océan
Le rythme du tambour et les vibrations du guenbri accompagnent – à la charnière de l’amour, de la mort et du hal- la horde multicolore des possédés en transe vers la lumière éclatante du jour. Au début le hal est un art, on y va de son propre gré. A la fin, on succombe à sa possession, comme le taureau va au devant du sacrifice et de la mort.
§ Les voyantes médiumniques de Taesloht
Selon le témoignage de Procope au VI è siècle :
« Chez les Berbères, les hommes n’ont pas le droit de prophétiser ; et se sont au contraire les femmes qui le font : certains rites religieux provoquent en elles des transes qui, au même titre que les anciens oracles, leur permettent de prédire l’avenir. »
A l’occasion des fêtes du Mouloud qui commémorent la naissance du Prophète la talaâ se rend en pèlerinage au sanctuaire de Moulay Brahim, dans la montagne au sud de Marrakech, puis à Tamesloht, au sanctuaire de Moulay Abdellah Ben Hsein où elle organise des lila et procède à des sacrifices. Ses Gnaoua l’accompagnent en ces lieux. Dans la tradition religieuse des Gnaoua, ce sont les talaâ (ou voyantes médiumniques) qui instituent les situations dans lesquelles les musiciens vont intervenir.
Sous le patronage de Baba Tourougui et de Baba Mekki, ces voyantes font le pèlerinage à Tamesloht pour obtenir la baraka du Cheïkh. Chaque voyante offre un sacrifice et laisse sa tbiga à la belle étoile jusqu’à l’aube. Dès lors, elle est reconnue comme talaâ, dépositaire de la baraka du Cheïkh.
Le don de prédire l’avenir en état de transe, et de servir le maître de la nuit, suppose de la part de la néophyte une longue période d’incubation, au cours de laquelle elle passe d’une mort symbolique à une renaissance.
« Avant d’être reconnue en tant que telle, explique maître Guinéa, la talaâ est allée en pèlerinage à Sidi Chamharouch le sultan des djinns, dont la grotte se situe au sud de Marrakech-, à Moulay-Brahim, à Tamesloht, et à beaucoup d’autres lieux saints ».
Là, elle s’est imprégnée de leurs effluves sacrés et s’est isolée pendant un certain temps dans leurs khaloua, lieu de prière et de retrait, généralement une grotte qui préfigure le ventre maternel où s’accomplissent la mort et la résurrection symbolique de la néophyte. Généralement, elle se retire en prière pendant un mois, jusqu’au moment où le rêve divinatoire apparaît dans la dormition. C’est la raison pour laquelle la postulante a accompli son pèlerinage.
Si le rêve divinatoire n’est pas apparu cette semaine, il apparaîtra la semaine prochaine. Au cours de ce rêve, elle se voit devant un tribunal de génies présidé par leur sultan Chamharouch. C’est là qu’on lui ordonne d’accomplir tel ou tel autre rite : elle doit sacrifier telle victime, à tel endroit, et y organiser une lila. On lui demande d’accomplir beaucoup de rites, avant de lui accorder des dons particuliers, soit l’immunité contre le fer ce qui lui permettra de danser en état de transe avec les couteaux sans se couper, la capacité de danser avec le feu sans se brûler, ou encore celle de danser sur les débris de verre sans se blesser.
Dans ce dernier cas, elle égorge un pigeon et fait couler le sang sacrificiel sur les débris, puis jette la dépouille dans un endroit totalement isolé, par exemple à la mer. Dès lors, elle peut danser sur les débris de verre sans danger pour sa peau. Grâce à son plateau de cauris, elle détermine l’origine du mal et prescrit le remède qui guérira : soit un pèlerinage à tel ou tel autre marabout, soit l’organisation d’une nuit rituelle. Si elle prescrit une lila, c’est elle qui avisera le groupe de Gnaoua avec lequel elle a l’habitude de pratiquer la thérapie traditionnelle.
§ Les voyantes médiumniques
Sous la thérapie des femmes se dissimule une religion. En effet, à Tamesloht, le moussem met en scène l’opposition entre deux groupes de pèlerins : les Chorfa et les Gnaoua. Pour les Chorfa descendants de Moulay Abdellah Ben Hsein, cette manifestation du Mouloud est celles des tribus liées à leur ancêtre ; les Gnaoua y viennent par l’effet d’une greffe tardive. Ils sont tolérés à condition de rester dans les maisons et de ne visiter les lieux saints que pour apporter leurs offrandes.
Les Gnaoua ont une tout autre définition de la situation. Pour bien comprendre ce qu’ils font ici, il faut d’abord constater, que ce sont les femmes qui organisent les manifestations de leur confrérie à Tamesloht. Les musiciens Gnaoua qui les accompagnent sont là à titre d’assistants qui louent leurs « services » à ces talaâ. C’est là, d’ailleurs, la véritable structure de leurs pratiques pour autant qu’elles restent fidèles à la tradition africaine.
Cela, certes, n’apparaît pas au premier abord. Le spectateur de leur rite nocturne de possession, fasciné par ce « spectacle » de la transe « habitée », est avant tout sensible au jeu musical de ses animateurs. Il est tenté alors, de conclure que chez les Gnaoua, ce sont les musiciens qui sont les maîtres du jeu. En réalité, ici, comme dans tous les rites de possession, la gestion de la situation est assurée par les prêtresses du culte. Et ici comme ailleurs, les femmes, parce qu’elles sont tenues en marge de la religion des hommes, se sont donné secrètement une autre « religion » : la religion des femmes.
Qui consulte les voyantes ? Des gens souffrant de troubles attribués à l’intervention maligne d’êtres surnaturels qu’il va falloir identifier. La première démarche consiste à identifier l’agent surnaturel du trouble. C’est en état de transe que la voyante médiumnique est elle-même possédée par son Melk, qu’elle est en mesure d’indiquer au « possédé », l’entité qui le possède. Pour se faire elle a besoin de tout un « bricolage » rituel. Outre la présence des instruments de musique, il y a celle des deux accessoires sacrés : la tbiga et le hmal.
La tbiga est une corbeille d’osier contenant des étoffes ornées de cauris ainsi que sept encens : le benjoin noir, le benjoin rouge, le benjoin blanc, du bois de santal, du persil séché, des clous de girofle et, enfin, une prise de tabac dont la finalité est de faire éternuer les danseurs qui font semblant d’être en transe, ceux qui n’ont pas le hal.
Le hmal est constitué de deux baluchons de foulards aux couleurs des esprits qui seront évoqués durant la nuit rituelle. Il comprend également des tuniques aux mêmes couleurs dont se revêtiront les danseurs et les musiciens animant la nuit rituelle. Il comporte aussi des cannes de cérémonie, des poignards, des aiguilles et des bols traditionnellement dessinés à recevoir un mélange à base de farine de blé tendre qui sera consommé pendant la lila. Parmi ces bols figure celui de Sidi Moussa le marin. On note enfin la présence d’une gargoulette dont on se sert pour la danse des pèlerins.
C’est une voyante, la talaâ, qui a la charge de préparer ses accessoires. Le Gnaoui est, en général, au service d’une talaâ, qui prend en main l’organisation pratique du rituel, s’occupe des préparatifs pour le sacrifice et des accessoires que l’on vient de décrire. C’est à elle qu’on fait appel si quelqu’un tombe malade.
Aïcha Karbal, la femme de maâlam Guinéa, était une grande talaâ. Elle a légué son pouvoir de divination à deux de ses filles. L’une d’entre elles, Zeïda, nous parle, assise devant son alcôve où se trouve l’autel des mlouk, caché par un rideau de mousseline. Il supporte sept bols contenant les nourritures du melk.
Zeïda utilise aussi des cauris pour la divination car ils indiquent de quel génie le patient est possédé. Je sais s’il est possédé par Lalla Mira ou Sidi Mimoun. Chacun a sa couleur, son encens, son jour de la semaine et sa planète. Il y a la femme stérile a qui l’on demande de se ceinturer d’un fil de laine, et il y a celle à qui on recommande un coq sans sel cuit avec de l’huile d’olive et juste ce qu’il faut d’eau.
« Au moment de la consultation, raconte Zeïda, je suis moi-même possédée par mon melk, Bouderbala, le saint à la tunique multicolore, je me couvre d’une serviette rapiécée, je prends sa canne de mendiant céleste et son couffin. Ma sœur, elle, travaille avec les maîtres de la mer, les moussaouiyines.
Pendant la lila, ma mère avalait sept aiguilles et buvait un litre d’eau parfumée de rose. Puis, elle éjectait les aiguilles, l’une après l’autre, chaque fois qu’elle prédisait son sort à quelqu’un dans l’assistance de la lila. Moi, j’ai à peine la maîtrise du feu. Les flammes de quatorze bougies me lèchent les bras et les mollets, et je ne sens rien ».
Zeida appartient à une famille de Noirs venus du sud du Sahara, elle a hérité de sa mère, Aïcha Karbal, le métier de voyante-thérapeute et tout le matériel qui va avec, notamment les autels des mlouk.
Fatima, par contre, n’est pas l’héritière d’une tradition africaine. Elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui à partir d’un ensemble de troubles dans lesquels un ethnologue reconnaîtra un « recrutement par la maladie ».
La même distinction quant au recrutement se retrouve d’ailleurs chez les chamans dont certains le deviennent à partir d’une maladie initiatique alors que d’autres ont hérité de la charge.
La talaâ doit accomplir régulièrement un certain nombre de rituels et si elle ne le fait pas, elle risque, dit-on, de perdre ses capacités professionnelles et de retomber dans la maladie si sa carrière a commencé par une « maladie ».
Ces voyantes médiumniques, ces talaâ sont les héritières d’une vieille tradition, comme le constatait Édmond Doutté, au début du XXe siècle :
« J’ai retrouvé aux environs de Mogador, les devineresses qui prédisent l’avenir avec des coquillages, et que Diego de Torrès observait déjà en 1550. Ce sont des femmes berbères qui prétendent faire parler des térébratules fossiles ».
Léon l’Africain nous parle pour sa part de femmes qui « font entendre au populaire qu’elles ont grande familiarité avec les démons, et lorsqu’elles veulent deviner, se parfument avec quelques odeurs, puis (comme elles disent) l’esprit entre dans leur corps, feignant par le changement de leur voix que c’est l’esprit qui répond par leur gorge ». La fumigation de parfums, aux dires d’Ibn Khaldoun, met certains individus dans un état d’enthousiasme tel qu’ils prévoyaient l’avenir.
Abdelkader MANA
[1] Le sacrifice d’une victime a pour objet de mettre en relation le sacrifiant avec le sacré. Entre profane et sacré, homme et Dieu. C’est ce qu’exprime le terme arabe de « Qurbân » (sacrifice), qui signifie l’action de s’approcher de Dieu.
10:53 Publié dans thérapie Gnaoua | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : gnaoua
Haddarates d'Essaouira
Les haddarates
A Essaouira, la tradition des haddarates remonte loin. Leur nom dérive de hadhra, qui signifie « présence divine », et désigne la phase chaude marquée par l’extase chez les confréries religieuses. Elles pratiquent un chantspirituel qui induit la transe, en animant les nuits bleues qu’on appelle hadhra , et qui s’apparentent à la fois au rabbani (danse extatique des Aïssaoua) et à la lila (rite de possession des Gnaoua ) . Cette hadhra féminine constitue un véritable syncrétisme religieux entre les Aïssaoua et les Gnaoua. Cependant, leur rôle social ne se limite pas à la thérapie par la transe puisqu’elles accompagnaient toutes les forms et manifestations de la vie musicale à Essaouira et tous les rites de passage qui scandaient la viequotidienne des groupes et des individus : naissance, circoncision, mariage, mort…
La musique des Haddarates est une musique de transe féminine. Une musique fortement imprégnée de spiritualité., nous dit,Latifa Boumazzourh : « Mon arrière grand-mère paternelle fut une haddara. Aujourd’hui, nous sommes en train de fournir des efforts considérables pour faire renaître cet héritage culturel et religieux. A Essaouira, nous avons constitué une association de femmes haddarates dont je suis la présidente. C’est le besoin de promouvoir et de sauvegarder cette richesse sacrée, ces grands moments de joie et de communion vécue par nos grand-mères. C’est le fait de répéter le dhikr qui crée la hadhra, la présence divine ; ce sentiment d’élévation, d’amour et de paix intérieure.. »
Le Dhikr est un ensemble d’invocations, de versets coraniques, de demande de pardon, de Noms divins, de prières sur le Prophète… Ce Dhik , du nom d’ Allah doit se dire avec la présence du cœur jusqu’à ce qu’à ce que seul le sens du mot demeure . La durée de l’expérience se mesure par le nombre de répétitions. Le calcul se fait à l’aide des grains d’un chapelet (Subha).C’est la mention incessante de Dieu, l’oubli de tout ce qui n’est pas Dieu : « Remémores – toi (udhkur) ton Seigneur quand tu auras oublié. » . C’est sur ce texte coranique et quelques autres semblables qu’est fondée la justification du Dhikr, terme habituel de mystique musulmane qui signifie tout à la fois le souvenir (de Dieu), et la mention faite du souvenirLes réunions du Dhikr constituent une dimension essentielle de la Tariqa(voie soufie). La plupart des soufis en font la « voie d’accès » la plus sûre. Il existe deux traditions, celle du Dhikr solitaire, et celle du Dhikr collectif. Tout dépend du stade de l’initiation atteint. Le Dhikr pratiqué en solitaire sera, de préférence reservé à qui a déjà fait des progrès dans la « voie », ça sera « Dhikr al Khassa »( des élites). Les débutants, et surtout ceux qui sont incapables d’aller au-delà de « l’écorce extérieur », devront se contenter du Dhikr collectif.L’Imam Al Ghazâli nous dit que le Dhikr a trois écorces qui vont se rapprocher du noyau : l’écorce extérieure n’est que le Dhikr de la langue. Or il en est deux autres : le Dhikr du cœur et le Dhikr de l’intime(Sirr). Selon Ibn Âta’ Allah « le Dhikr est un feu. S’il entre dans une demeure, il dit : c’est moi, non un autre ! S’il y trouve du bois, il le brûle, s’il y trouve des ténèbres, il les change en lumière ; s’il y trouve de la lumière, il y met lumière sur lumière ».Le soufisme plonge ses racines dans le Coran, riche en allégories qui nourrissent la méditation silencieuse des soufis. Parmi les sourates qui jouèrent un rôle privilégié dans la méditation soufie, la « sourate de la lumière » est l’une des plus importantes et les plus belles :Dieu est la lumière des cieux et de la terre. Sa lumière est semblable à une niche où se trouve une lampe. La lampe est dans un verre pareil à un astre étincelant qui s’allume grâce à un arbre béni : un olivier qui n’est ni de l’Orient ni de l’Occident et dont l’huile brillerait sans qu’un feu la touche, ou peu s’en faut.Lumière sur lumière. Dieu dirige vers la lumière qui il veut. Il propose aux hommes des paraboles. Dieu connaît parfaitement toute chose.Le thème de la lumière est une des constantes de l’enseignement soufi, comme du Coran. C’est elle qui pénètre dans les cœurs qui s’ouvrent à Dieu. Elle se présente chaque fois comme une force spirituelle, un appel à la vie intérieur.
Les effets du Dhikr :
La pratique du Dhikr peut provoquer chez le disciple certains états spirituels. Ces états sont liés au fait que notre cœur a perdu l’habitude de la lumière divine. Il est comme une chambre sombre, entourée d’une couche de rouille qui l’isole de cette lumière. Il suffit que la rouille se détache en un seul endroit, grâce au patient travail de polissage effectué par le Dhikr , pour que la lumière divine envahisse le cœur, submergeant tout sur son passage. Lorsqu’elle survient, la chambre du cœur tout entière s’illumine soudainement, et le disciple ressent une intense saveur, qui peut parfois provoquer chez lui des réactions corporelles comme des cris, des pleurs, des rires, ou de brusques mouvements des membres. L’origine de ces phénomènes est réellement divine, et donc lumineuse.En tant que moyen d’accès à la présence divine, la pratique du dhikr est donc tout à fait centrale dans la Voie. A un disciple qui l’interrogeait, Sidi Hamza répondit un jour en montrant son chapelet : « il en a qui cherchent des mystères, mais en réalité, tout est là ». L’homme heureux dans ce monde est celui qui est orienté vers Dieu et qui invoque Dieu. Le Dhakir(l’invocateur), est heureux, car tout ce qui lui arrive est dicté par Dieu. Tout ce qu’il fait, il le fait au nom de Dieu. Et Dieu ne fait que le bien.
Les Haddarates d'Essaouira, recourent au Dhikr en tant que disciples de la voie mystyque du Hadi Ben Aïssa, le maître spirituel des Aïssaoua.La généalogie de Rabiâ haîl comporte trois générations de haddarates : la hadhra circule dans ses veines : le dhikr le chant sacré qui a bercé son enfance est encore omniprésents dans sa vie quotidienne : « Les premiers habitants d’Essaouira avaient le hal. Ils s’adonnaient à la musique des Gnaoua et aux chants des haddarates. Les Gnaoua pour les hommes et les haddarates pour les femmes. Il n’y avait pas de mixité dans le temps. Pour que leurs femmes ne soient pas mêlées aux hommes, la plupart des familles faisaient appel aux haddarates plutôt qu’aux Gnaoua.»

Comment se déroule la hadhra ?
La procession : l’aâda.
"C’est quoi la « Âada » ? Demandé-je à maâlem âssouli. Quand les haddarates sont invitées à animer une hadhra domiciliaire, elles portent des tuniques (darraîa) aux sept couleurs de la transe, pour se distinguer, ainsi des chikhates qui pratiquent le chant profane et portent des caftans bariolés. Munies de leurs instruments de percussion, elles se présentent au seuil de la maison cliente, qu’elles abordent par une prière d’ouverture (fatha). La maîtresse de maison, les accueille avec du lait, des dates, des encenses et de l’eau de rose : « Nous prions pour que nos pas soient bénis et porteurs de baraka, explique Rabiâ haïl. Puis nous entamons notre procession (l’entrée dans le foyer), en jouant de nos instruments de percussion et en chantant :
"La « Âada », c’est l’accueil, me répondit-il. On se réjouit de l’arrivée des esprits. Le lait est offert aux esprits. Les dattes sont offerts aux esprits. En frappant les tambours ; on invite les esprits à nous rejoindre."
Ahya dar cheikh, ahya dar laânaya
Wila ghab cheikh, aouladou hnaya
Voici la demeure du cheikh, sa bienfaitrice demeure
Et si le cheikh n’est pas là, ses enfants le sont !
Une fois à l’intérieur on chante:
Rada oua Rada, Sidi Jab El âada
Rada ô Rada, Monsieur a amené la procession
Puis on s’installe au patio de la maison cliente. On a déjà sacrifié et les invités sont déjà là. Quand il y a la gasaâ (plat de blé tendre)on aborde la chelha (la berbère) . Aïcha Zaïter, la moqadma actuelle des Haddarates d’Essaouira nous chante ce morceau dit de la Chelha :
Laâfou ! Laâfou y rijal Allah !
Laâfou y a meriem chelha ! Laâfou!
Guérison ¡ Guérison, ô hommes de Dieu ¡
Guérison ! Guérison ô marie la berbère ! Guérison !
Bein zellij maâ rkham darouni !
A lalla fatim zahra !
Harmt hibt babak ma ikhalliini !
A lalla fatim zahra !
Bein zellij maâ rkham darouni !
Ya bou âlam daouini!
A lalla fatim zahra!
Ghara, Ghara, ya bou âlam daouini!
C’est entre les carreaux de marbre qu’ils m’ont enfermée!
O Lalla Fatim Zahra !
Que l’enceinte sacrée de votre père ne m’abandonne pas !
O Lalla Fatim Zahra !
C’est au milieu du marbre qu’ils m’ont enfermée!
Guéris-moi, si tu le pouvais, ô porte étendard !
Ô lalla Fatim Zahra ; guéris-moi !
La nuit de la hadhra
Pour les soûfis , les séances de hadhra, doivent déclencher l’extase , rapprochant ainsi le cœur de l’homme de son Dieu.L’état d’extase, qui a lieu au cours de la cérémonie de la hadhra, qui signifie « présence divine ». L’’état où l’homme est relié à Dieu. L’extase, c’est aussi l’audition des cœurs. Dieu très Haut a dit : « Certes, ce ne sont point les yeux qui sont aveugles, mais aveugles sont leurs cœurs dans leur poitrine… »
Le fait à retenir, c’est que le procédé principal de mise en extase reste le chant d’une psalmodie à vocabulaire coranique. C’est du Coran, constamment récité, médité, pratiqué, que procède le mysticisme islamique, dans son origine et son développement. Le mysticisme islamique y a puisé ses caractères distinctifs : récitations en commun et à voix haute (dhikr, raf’ al sawt), institution de séances religieuses de récollection (majâlis al dhikr), des thèmes de méditations apparentés, en prose et en vers, se trouvent récités.De bonne heure, ces séances évoluèrent vers le type du « concert spirituel » ou « oratorio »(samâ’) : développant la partie « affections » de la méditation collective. Issu du désire légitime d’entrer en rapport « liturgique » avec Dieu, de revivre, grâce à une psalmodie collective et solennelle, le dialogue indirect de l’ange avec Dieu, écouté et obéi, avec une ferveur muette par l’âme consentante du Prophète – « le concert spirituel » n’était pas sans périls. Les maîtres en mystique l’avaient dit et redit : la maîtrise de soi d’une âme humble y était la condition requise, pour attirer la grâce et faire entrer l’âme en extase(wajd).
Le raqs, danse extatique de jubilation : on connaît la danse circulaire des Mevlévis , au son du nay, considéré comme une imitation des rotations planétaires. Il y a aussi le tamzîq « déchirement des vêtements » par l’extatique, pendant sa transe(voir les Aïssaoua de Meknès)
Le wajd soufi est à la fois l’extatique pris par Dieu et « cet instant hors du temps », ce « choc mental » qui tire l’âme hors d’elle – même et hors de la durée, pour se retrouver « perdue » en une présence suprême.
Parole d’Al – Nûri : « l’extase est une flamme qui naît dans l’intime de l’être ; elle s’élance d’un désir passionné, et quand elle survient, les membres corporels sont agités de joie ou de peine. »
Un autre soufi a dit : « l’extase est comme un message de la Vérité suprême, annonçant cette belle nouvelle : la montée vers la station de la vision de Dieu. »
La personnalité du soufi et comme possédée et volatilisée par Dieu. Le « choc mental » devient expérience d’une présence de Dieu nous dit Ghazali :
« Les états d’extase divine, c’est Dieu qui les provoque tout entiers. L’extase, c’est une incitation, puis un regard qui croît et flambe dans les consciences. Lorsque Dieu vient l’habiter ainsi, la conscience double d’acuité. C’est un état modifié de conscience. Une transe. La conscience se tourne alors vers une Face dont le regard la ravit à tout autre spectacle.
L’extase est un effet de la présence de Dieu. Mais l’âme au terme de son ascension mystique, peut ne plus avoir besoin de ces effets extérieurs de ravissement. Sa capacité d’amour s’est suffisamment agrandie, et maintenant
« la ferveur tout entière n’est plus que paix et amour suave. »
En Islam, le thème servant à exposer l’expérience mystique, c’est le cadre de l’ascension Nocturne :
« On sait, écrit Massignon, le rôle central de cette « extase » où Mohammed crut être transporté de la Mekke, d’abord sur l’emplacement du Temple(détruit)de Jérusalem, puis, de là, jusqu’au seuil de l’inaccessible Cité Sainte, où la gloire de Dieu réside. Cette visite, en esprit, de Mohammed à Jérusalem, est mentionnée en ces termes par la passion du Hallaj :
« Celui qui cherche Dieu à la lumière de la foi est comme celui qui guette le soleil à la lumière des étoiles »
“O Nuit, que tu te prolonges ou que tu t’abrèges, ce m’est un devoir que te veiller. » s’est écrié un jour Shoshtarî, le maître des chantres du Samaâ.
« La descente de Dieu ici – bas, chaque Nuit, pour réconforter les âmes ferventes », ce hadith est pour les mystiques, un symbole de la grâce. Dans son « Diwan », Hallaj écrit :
« L’aurore que j’aime se lève la nuit, resplendissante, et n’aura pas de couchant ».
La « Laylat el Hajr » de Hallaj paraissant viser la nuit de l’esprit, sous d’autres symboles : l’oiseau aux ailes coupées, le papillon qui se brûle, le cœur enivré de douleur, qui reçoit.
Le corps humain recèle, en son intérieur central, un morceau de chair(Mudgha), siège durant la vie d’un mouvement oscillatoire(taqlib, d’où le nom qalb), point d’impact des évènements spirituels. Le musulman retient la signification spirituelle du « cœur »., qui est dit le Coran le lieu du secret Divin. Ce secret des cœurs, commentent les mystiques, où seule pénètre la présence du Ségneur.
1. Prière sur le Prophète : Sla âla nbi.
Les haddarates se réunissaient autour de la çiniya dont joue la moqadma comme d’un instrument de percussion. Les autres haddarates l’accompagnent au rythme du tambourin, du bendir et des mains. Cette première phase, est fondée sur les prières sur le Prophète. On y pratique le dkr , en commençant par maudire Ibliss (Satan) :
Wadhab ya Ibliss âl aïn !
Ma tahdar li fi saâ
Rassoul Allah ândi âziz
Fi dhikrou n’sib raha
On appelle cette phase préliminaire Sla âla nbi (prière sur le Prophète). Elle comporte dhikr mais aussi invocation des saints : Moulay Abdellah Ben Hsein, Moulay Brahim, Moulay Abdelkader...Il y a des femmes qui peuvent tomber en transe en écoutant ces chants.
2. L’ouverture de la place : ftouh rahba.
L’ouverture de la rahba (la place où les esprits possesseur sont appelés à chevaucher les possédées...). Phase liminaire autour de la ciniya. Les Haddaratess ouvrent l’espace où les esprits doivent se manifester exactement comme font les Gnaoua : on dépose la tbiqa, et le hmal (le baluchon aux sept couleurs), les sept encens, l’eau de rose, le bois de cantal.. Après quoi, on passe au sérieux de la transe avec l’invocation des entités surnaturelles, les Mlouk(pluriel de Melk). A Chacun son Melk , à chacun son hal. C’est ce qu’on appelle la lila, chez les Gnaoua et la hadhra chez les Aïssaoua et autres « gens de l’ombre » : un rituel nocturne qui dure jusqu’à l’aube.
Les haddarates, animent cette nuit rituelle par trier , tambourins et bendir. À fur et à mesure que le rythme s’accélère et que les encens montent au ciel, certaines femmes tombent en transe. On invoque Moulay Abdelkader, le bouab (le portier) qu’on appelle aussi Hammadi, Mimoune, Mira, Aïcha des Hamadcha, Aïcha la bahria (de la mer)... chacun trouve son hal à l’invocation de l’entité surnaturelle qui correspond à son tempéremment, sa couleur préféré, et vient le posséder à ce moment. C’est ce qu’on appelle la hadhra chez les femmes d’Essaouira et qui ressemble à s’y méprendre à la lila des Gnaoua, mais sans gunbri, ni crotales.

Une longue lignée de haddarates
Toute une lignée de Haddarates connues se succèdent a Essaouira, depuis plus d’un siècle :
« Il y avait une dame qui s’appelait Lalla Mina Seksou fouar (couscous fumé), qui organisait la hadhra dite de la chelha (la berbère). La maladie de Fatima Tammouna, n’a pas duré longtemps : elle est morte au bout d’une semaine. Les femmes disaient alors : « Notre espoir est en Allah seul ! Notre haddara est morte ! Qui va maintenant m’organiser ma hadhra alors que j’ai tout préparé : ma viande boucanée et toutes les autres nourritures des esprits ? Khadija, la sœur de la haddara décédée, était ma grand-mère. Elle est venue chez Lalla Hnya khouada, que Dieu ait leur âme toutes, et a déposé devant elle la çiniya, en disant à tout le monde : « lisez la Fitiha (la prière d’ouverture), c’est elle qui va désormais devenir la mqadma des haddarates. Mais peu de temps après Lalla Hnya , est morte à son tour. Après sa mort est venue Lalla Fatima Kit-kit a laquelle tu avais redu visite à derb Adouar au début des années 1980 . Elle était fatiguée au point de ne plus pouvoir quitter son domicile : Brika Belabbas lui a alors succédé ; une vraie haddara d’Essaouira, que ce soit par sa çiniya, son dhikr ou sa hadhra. Comme sa fille a trouvé du travail à Agadir, elle a quitté ainsi Essaouira. Mais elle a laissé une bonne relève : parmi lesquelles Lalla M’barka, Habiba Jouay, Aïcha Zaïter, Chama Dnadni, Lalla Zahya Qaddour dont le fils était boucher. Maintenant c’est l’une d’elle, Lalla Aïcha Zaïter(le thym) qui est Mqadma. Il y avait aussi lalla Fatima kaâkaâ (gâteau rond) qui excellait dans le chant de la chelha (le chant berbère). Après Lalla M’barka est venue Lalla Habiba Baqalla, en tant que moqadma. Quand celle-ci était fatiguée et ne pouvait plus voire, est arrivée alors, Aïcha Zaïter, l’actuelle moqadma des haddarates d’Essaouira. Parmi les accompagnatrices d’Aïcha Zaïter, on peut citer Lalla Jmiâ fille de Dada Yasmin, moi-même Rabiâ fille de Tammouna, et âbouch qui a une grande popularité et qui a des liens à la fois avec la hadhra et les Gnaoua. C’est aussi une Jeddaba. Elle joue donc un rôle très important au milieu des haddarates. »
Latifa Boumazzourh :
« Je suis maintenant âgée de 54 ans, et je me souviens encore, alors que je n’avais que quatre ou cinq ans, tenant un bendir recouvert de tissus, j’accompagnais grand-mère Aïcha Tamaïte, au Hadi Ben Aïssa, où la hadhra se déroulait jusqu’à l’aube. Déjà au 19ème siècle, il y avait à Essaouira comme Haddara, Fatima Tamaïte, la mère de ma grand-mère. Après elle, est venue sa fille Aïcha Tamaïte, Fatima Tammouna, Hniya khouwada, Lalla Bacha Tamou M’barek, Lalla Tamou Bennani, la femme de Moulay Omar le hautboiste, Fatima Kit-kit. »
Rabiâ haïl : « Notre première assemblée générale nous l’avons tenue à la zaouïa des Aïssaoua. Pourquoi ce choix ? Parce que nous nous sommes souvenues, que jadis la moqadma de la zaouïa des Aissaoua – à cette époque c’était Zaïd, mon grand père maternel qui était Moqadem. Et la moqadma était kaltoum la sage- femme, fille de Fatna Saleh. On l’appelait « Rbatia » ; elle était sage-femme connue à Essaouira. Elle était la grand-mère de toute la ville. Elle était sage-femme et moqadma de la zaouïa du Hadi Ben Aïssa. Au Mouloud, on y organisait un moussem où se retrouvaient les Aïssaoua et où étaient également invités les Hamadcha.. Après le sacrifice, on offrait tête et tripes à la moqadma. Au troisième jour des festivités, arrivaient les haddarat. C’est la moqadma qui organisait le hadhra.
Faire « revivre » la tradition des haddarates
« Nous devons imposer notre existante, car les haddarates d’Essaouira sont uniques au Maroc, nous déclare aujourd’hui Rabia Haïl. Mais quand nous avons voulu faire revivre cette tradition des haddarates, nous nous sommes réfugiées tout naturellement à la zaouïa des Aïssaoua, où jadis se déroulaient nos rituels. Nous y avons organisé l’assemblé générale constitutive de notre association, et on s’est mise d’accord pour y organiser des séances de dhikr chaque vendredi. Les femmes étaient enthousiastes, au point de nous aborder dans la rue, pour savoir s’il y aura une hadhra le vendredi prochain :
- On passe avec vous une après midi agréable, nous disent-elles, et cela nous fait du bien d’entendre des chants que nous avons perdu d’oui depuis si longtemps. »
Pour faire revivre ce patrimoine, nous avions l’intention d’initier les jeunes filles, car notre vie n’est pas éternelle. Un jour nous serions fatiguées et incapables de rythmer la mesure : il nous faut de la relève. Mais quand nous nous sommes présentées le Moqadem de la zaouia des Aïssaoua, celui-ci nous a mal reçues : il nous a signifié qu’il ne voulait plus nous voir à la zaouïa ! »
Latifa Boumazzourh, présidente de cette association des haddarates rapporte pour sa part :
« Le premier vendredi, on s’est rendues à la zaouïa où a eu lieu l’Assemblée Générale, avec l’accord du caïd, des autorités et tout. On nous a dit que ce que vous faites est bien. Nous avons écrit une demande à Monsieur le gouverneur qui nous a renvoyé à Monsieur le Pacha qui nous a renvoyé à son tour à Monsieur le Caïd et ce dernier au Moqadem (l’auxiliaire de l’autorité de tutelle au niveau du quartier). Apparemment, tout était en règle. Chaque vendredi, nous étions heureuses d’animer la hadhra au sein de la zaouïa. Nous étions toutes bien habillées avec l’intention de nous soulager et d’assister à des séances de dhikr. Mais dés le second vendredi, ce Monsieur (le moqadem de la zaouia des Aïssaoua)a commencé à nous fermer la porte :
- Seules les organisatrices peuvent y accéder, nous disait-il, mais pas leurs invitées ! ».
Au troisième vendredi, ce gardien des lieux s’est absenté pour la prière de l’Asr. Les haddarates l’ attendaient à la porte de la zaouia ainsi qu’une foule de femmes invitées qui les accompagnaient. Il nous a rendues malades, à force d’entourloupettes et de tergiversations ! Il ne voulait surtout pas que nous revenions là-bas. Je suis revenue chez Monsieur le caïd qui a dit à Monsieur le Pacha :
- Ce que font ces gens ne comporte rien d’illicite.
Et le Pacha de nous dire :
- Faites une demande aux hobous, (l’administration du culte qui relève du ministère des affaires religieuses)
. Lesquels hobous nous renvoient à la case départ : retour chez le gouverneur, le pacha, le caïd, les hobous, jusqu’à ce que nous soyons lassées. »
Que faire ? Elles se sont finalement repliées sur la sphère informelle et privé pour pratiquer leurs séances de dhikr et de hadhra.
Essaouira, vendredi 15 mai 2009
Abdelkader Mana
Anthropologue
10:50 Publié dans Chants de femmes d'Essaouira | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : essaouira



